Et maintenant il faut faire son deuil ! Qu'est-ce donc que cela, un deuil ? A vrai dire je trouvais cette formule bien surfaite. Une façon d'effacer par un mot tout ce que cet événement contient de sang, de larmes et de cendres.
Comme je comprends mieux les antiques traditions, où l'on déchire ses vêtements, où l'on se roule dans la terre, dans les cendres en hurlant ! Job sur son fumier, le sang et les larmes, les cris sauvages, les hurlements de la souffrance devant l'incompréhensible corps mort, devant la vie ravie. Mais je suis « civilisée » et je n'ai pas hurlé. Le deuil, alors, a creusé en moi des canalisations secrètes, des déchirements incommensurables, des labyrinthes noirs. Le deuil s'est engouffré dans un silence intérieur dont le bruit est plus violent que le plus grand des cris. Le deuil est une longue histoire, au jour le jour, comme si tous les matins il fallait reprendre contact avec cette réalité incontournable : celui que j'aimais est mort ! cela veut dire quoi, ça ? Qu'il ne sera plus jamais là, que sa présence est devenue absence et qu'il faut s'habituer à cette absurdité ? Pendant toute une vie on a tissé des fils et un ciseau imbécile vient les couper un jour, sans raison apparente. Voilà ! c'est fini et c'est tout ! Et faire son deuil c'est accepter cela ? cette absurdité là ? Tout le soin, et la peine, et l'amour, et la joie, mis à construire cette relation à l'autre pulvérisés d'un seul coup. Et pourquoi s'il vous plaît ? Pour rien, c'est comme ça ! Un grand cloaque s'ouvre en moi, comme un vide sans fond, dégoûtant, immonde, où stagne une eau triste.
En juillet 1990, j'avais fait un rêve étrange : sur une eau noire glissait une barque et me venait à l'esprit, devant ce spectacle, le titre d'un film, Chronique d'une mort annoncée, mais la mort de mon rêve menaçait alors une femme parmi mes clientes. Rien sur toi, Marc. Pourtant la mort avait été annoncée. Sous l'absurde réside le mystère. Ces rêves, les tiens, les miens, annonçaient un événement que nous ne comprenions pas. Pourquoi ? Cet été, en retournant visiter, dans mon pays breton, les chapelles secrètes que j'aime tant, j'ai retrouvé celle où une horloge porte une tête de mort et cette sentence : « An heur diweza a zo kuzet » : « L'heure dernière est cachée » ! Est-ce la réponse ? Nous ne savons rien de nos derniers moments et si l'inconscient s'en approche, ses messages sont voilés. Pourquoi ce mur de mystère entre les deux mondes ?
La chambre est située au dernier étage du centre de rééducation, sous les toits. De grosses poutres apparentes dans la chambre et le couloir lui donnent l'aspect d'un beau grenier de maison ancienne. Réaménagée récemment elle évoque plutôt un bel hôtel au bord de la mer qu'une chambre d'hôpital. Le papier du mur a été choisi avec goût, une grande baie donne sur l'eau. Il y a une salle de bain dernier cri, enfin, que je ne peux qu'admirer car, en ce moment, depuis mon fauteuil roulant, je serais bien en peine de l'utiliser. Voilà donc le lieu de mon exil.
Je suis comme une vieille chose ratatinée, sur ce fauteuil. Le voyage jusqu'au centre, première sortie en voiture depuis l'accident, a occasionné quelques angoisses. L'infirmière et les aides-soignantes, à mon arrivée, ont entrepris de m'habiller. J'étais en pyjama, sortant de chirurgie où ces choses-là sont secondaires : on pare à l'urgence. Ici, on se rééduque. Cela veut dire s'habiller et vivre, le plus normalement possible. Il est vrai qu'habillée (les infirmières ont trouvé dans mes affaires un pantalon assez large pour y enfiler les coquilles plâtrées qui décorent mes jambes), je dois ressembler un peu moins à la vieille dame recroquevillée que Cécile a découverte en sortant de l'ascenseur ! Il est un peu exigu cet ascenseur, il faut viser juste pour y faire pénétrer le fauteuil roulant. Première angoisse pour un geste simple : descendre d'un étage. Je me dis qu'il faut affronter tout de suite la difficulté. Les aides soignantes m'ont expliqué qu'il fallait y entrer en marche arrière, histoire de ne pas culbuter en se penchant pour atteindre les boutons. Essayer tout de suite et découvrir que j'y arrive. Dérisoire victoire ! Dont je vais devoir me satisfaire pourtant, car j'ai bien peu de pouvoir : j'ai en effet besoin de quelqu'un pour tout. La lettre du chirurgien précise que je ne dois pas poser les pieds par terre pendant deux mois, prescrivant l'immobilité complète, surtout de la jambe gauche où l'astragale éclaté est le plus inquiétant. Même tortiller mes doigts de pied dans les coquilles, ce que je fais souvent pour me rassurer sur leur mobilité, est encore trop. Il est vrai que bouger ma jambe gauche n'est guère possible, une sciatique surajoutée la rend lourde et douloureuse. Dans le lit je la déplace avec mes mains. Je dois demander de l'aide pour passer de mon lit au fauteuil roulant ou l'inverse, pour mes besoins naturels, pour ma toilette, pour m'habiller, pour tout. La fatigue et l'incapacité, la douleur surtout m'y inclinent...