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La dernière critique



Recueil d'une belle communion avec la nature, écriture cristalline comme la première aube de l'humanité, « Je vous écris de mes lointains » de Jean-Pierre Boulic nous emmène dans un superbe voyage de la Parole, par le biais d'une prose admirable.
De ces aubes écrites surgissent des visages (Jean Vuaillat, René-Guy Cadou, Gilles Baudry...) avant que la Vie ne s'invente en petites touches minimalistes : un vieux port, les docks, la rue...
Magnifique !
Nathalie Lescop-Boeswillwald
Fou de Haïku
Lanoue David-Gérard

Les règles de base pour traverser la rue, je les ai apprises à l'école primaire. Au cours préparatoire, je fréquentais une école catholique de ma ville, Omaha, Nebraska. À cette époque, les bonnes sœurs s'habillaient encore d'un habit noir médiéval, aux voiles flottants. Tous les deux jours, elles nous convoyaient en troupeau jusqu'à l'église - pour la messe ou la confession ou sans raison particulière, tout simplement parce qu'elles pratiquaient, et exigeaient, une piété ostensible, quotidienne, infernale. À l'aller comme au retour, au bord des trottoirs on s'arrêtait, et avant de traverser s'élevait chaque fois la même litanie sécuritaire, récitée par sœur Agoniste de toute la force de ses poumons de sergent majeur : « Les enfants !
Arrêtez,
regardez,
écoutez. »
C'était là - mais je ne le sus que plus tard - ma première leçon dans l'art de faire des haïkus.


Format: 12x17
Nombre de pages: 256 pages
ISBN: 978-2-84418-159-6

 

Année de parution : 2008

 

15.00 EUR
disponibilité : Sous 10 jours
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Chapitre 1
- Il était une fois

Au cœur des montagnes du vieux Japon, près d'un lac gelé une bonne moitié de l'année tandis que des fardeaux de neige pareils à des hauts-de-forme coiffent les têtes de vaches fatiguées ; où une boue de glace grisâtre emplit les ornières de la route du Shogun louvoyant vers des lieux plus nécessaires ; dans un pays de neiges dont la fonte, l'été, se voit accompagnée par la mélodie zézayante d'énormes moustiques ; dans une province pauvre et écrasée dont les fermiers tentent d'oublier la taxe sur le riz en faisant tourner le saké, en chantant les airs du cru, en prenant place à tour de rôle dans de fumants chaudrons d'eau brunissant un peu plus avec chaque baigneur squelettique. Là, dans un village qu'aucune carte occidentale n'avait jamais signalé et sans doute jamais ne signalerait, dans une petite ferme à toit de chaume, au sommet d'une colline de pins couverts de neige pulvérulente. Là-haut, un fleuve d'étoiles - la voie lactée - coule à travers ciel, baignant de lumière glacée une vieille porte fissurée, noircie par la suie ; en bas, un homme ventru, tête chauve et luisante, bottes ripant sur la glace, prend appui sur un bâton. Après quarante années passées à battre la campagne, à zigzaguer d'un paysage à un autre, ce rôdeur sans objectif, cet esprit farfadet, est de retour chez lui.
Il s'était choisi pour nom Tasse-de-thé, Tasse-de-thé pour nom de plume. Pour nom de pinceau-bambou, plutôt, car de plume il ne possédait pas. Bref, c'était le nom qu'il scribouillait dans une calligraphie cafouilleuse sur le papier de riz d'éphémérides couverts de milliers d'épopées d'un seul vers, d'une haleine : car Tasse-de-thé était un faiseur de haïku.
Peut-être vous demandez-vous : qu'est-ce qu'un haïku ? Voilà un blanc silence pas facile à remplir. Et pour le remplir, il faudrait observer Tasse-de-thé de très près : comment il sirote sa soupe d'escargots d'étang, comment il pisse en zigzags par la porte de derrière pour tracer des devinettes dans le givre du matin, comment il grignote ses nouilles sous la lumière d'une lampe solitaire au plus profond de l'hiver isolé.
On va regarder. On va écouter. Et peut-être, on apprendra.


Chapitre 2 - Dents-de-lapin
« Pardon, M'sieu, c'est-y vrai que vous êtes poète ? »
D'en haut du pin noir qui lui servait de perchoir, Tasse-de-thé regardait quelqu'un. Quelqu'un-en-bas, le regardant à travers les branches mouillées : un garçon plus qu'un homme. Plus-garçon-qu'homme portait les vêtements typiquement neutres de la province, et se montrait excessivement poli. Inquiet d'avoir à choisir entre se courber ou regarder vers le haut pour voir l'homme d'âge mûr qui se balançait dans les branches au-dessus de sa tête, Plus-garçon-qu'homme alternait courbettes révérencieuses jusqu'au sol et regards curieux vers un ciel où Tasse-de-thé lui paraissait se prélasser oisivement.
« Oui mon garçon, je suis Tasse-de-thé. »
« Quel bonheur, quel bonheur de vous rencontrer ! » De nouveau le voilà qui pique du nez vers les flaques de boue puis, étirant le cou vers l'arrière, qui lève un grand sourire plein de dents mal plantées.
« Je suis Deba, poète du village ! » proclame-t-il avec émotion. « Ravi de vous connaître, maître Tasse-de-thé. »
« Poète de village, c'est ça ? Et quel beau nom à tracer au pinceau de bambou... Vous êtes-vous donné vous-même votre nom ? »
En japonais, deba signifie « dents qui sortent ». Peut-être même qu'on pourrait traduire ça par
« Dents de lapin ».
Comme Dents-de-lapin, par politesse, inspectait justement ses sabots boueux, Tasse-de-thé n'entendit pas sa réponse. Peu importe. Tasse-de-thé devinait l'histoire. Ce jeune gars doué, fils de paysans, dont l'univers s'arrêtait aux confins de leur terre, faisant l'objet de taquineries incessantes au prétexte qu'il était doux, qu'il avait des dents en dehors, et qu'un karma inexplicable remontant aux débuts brumeux des temps l'avait conduit jusqu'à ce moment présent où il se trouvait, pas tout à fait homme encore, sous un pin luisant de pluie devant la maison de Tasse-de-thé... ce Dents-de-lapin était poète, ou en tout cas croyait qu'il l'était.
Le poète plus âgé se laisse donc glisser jusqu'à terre pour inviter le jeune chez lui. Et, fidèle à son nom, Tasse-de-thé offre du thé. Les deux sont agenouillés l'un en face de l'autre, et sirotent.
« Alors, Dents-de-lapin, quelle sorte de poèmes fais-tu ? »
« Je fais des haïkus, Monsieur, mais... » Il fixe son thé du regard, comme s'il avait honte : « Ma famille a besoin de moi aux champs ». Et puis :
« Sinon je ferais comme vous, je quitterais cette bourgade de merde pour aller à Edo ! »
Tasse-de-thé avale bruyamment son vert breuvage, parcourant en souvenir les images bien rôdées de son arrivée à Edo quatre décennies plus tôt. Il avait eu vite fait de se joindre à une horde d'enfants des rues, tous péquenauds, mendiant et volant pour survivre. La plupart indésirables chez eux. Très vite, tous déchantèrent. La capitale du Shogun s'avéra bien autre que la cité dorée dont ils avaient rêvé - mais un égout monstrueux s'étendant en tous sens, puant, grouillant de maladies, infesté de rats, de bistrots, de bordels où des samuraïs bourrés à mort faisaient hurler les geishas et exerçaient leur imprescriptible droit de taillade - voire de meurtre - sur tout jeune paysan dont la gueule ne leur revenait pas.
« Ah. Oui.
Edo. » Tasse-de-thé rompt le long silence de sa rêverie... « Pour écrire des haïkus, tu n'es pas obligé d'y aller. »
« C'est pourtant ce que vous avez fait, Maître Tasse-de-thé. »
Tasse-de-thé change de sujet : « Récite-moi un poème, ton meilleur. »
Le visage de Dents-de-lapin s'éclaircit, ses yeux écarquillés se mettent à briller, ses dents s'élancent vers l'avant en un immense sourire. Ce gars porte son cœur sur la manche, comme on dit chez nous, et l'émotion de chaque moment se lit aisément sur le livre grand ouvert de ses traits.« Avec plaisir, Monsieur ! J'ai écrit ce haïku par une nuit de pleine lune dans le champ de riz de mon père ! Du fond d'un fossé, un chat me fixait. Au début, je ne me rendais pas compte qu'il était mort, son regard reflétait le clair de lune. Puis j'ai vu que son corps était raide, et qu'une bonne moitié de ce corps traînait sous l'eau noire. Donc, voilà :
Dans les yeux du chat mort
des lunes
de moisson. »
Tasse-de-thé fronce les yeux autant qu'il peut, comme en proie à une intense bataille intérieure. Cette lutte le tient si fort que son visage prend la couleur cramoisie d'une fleur de prunier et que Dents-de-lapin glapit de terreur. Est-il si mauvais son poème, qu'il provoque une crise chez un maître si sensible ?
à présent, la face entière de Tasse-de-thé se serre en une grimace si tendue et si rouge qu'elle rappelle à Dents-de-lapin les trognes renfrognées des monstres gardiens qui flanquent les portes des temples.
Enfin, se reprenant mais toujours écarlate, le maître rouvre les yeux. Il remplit leurs tasses d'un thé chaud et vert, ne dit toujours rien. Le haïku de Dents-de-lapin pendouille dans l'air comme une question désespérée. Puis, d'une phrase simple qui fait de nouveau briller le visage si transparent du jeune poète, tout en yeux et dents étincelantes, Tasse-de-thé rompt le silence :
« Dents-de-lapin, tu seras mon élève. »

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