La lecture de ce livre m'a bouleversée et je n'aurais pu attendre le
lendemain pour le terminer, si heureuse de ce printemps et de cette
renaissance qui en font le dénouement. La belle écriture de M H Prouteau
donne à ce récit son juste sens et sa force. Chaque mot pour dire les
maux est "à sa place"; la liaison entre les thèmes abordés est très
habile et extrêmement intéressante. Un livre très fort. Marie-claire, une lectrice de la librairie "Le Bleuet" à Banon (04)
Pour John Ford, comme pour les anciens Grecs, la réalité est double. Il s'agit moins, comme il est souvent dit, d'une ambiguïté qui lui serait propre que d'une vision complexe (non unifiée, non simplifiée) des êtres et du monde. La polarité contraire qui souvent nous dérange et que nous dévalorisons, rejetons, refoulons. Ford en tient compte. Elle l'interesse. Il accepte donc et favorise sa mise en tension avec la valeur reconnue, convenue, allant de soi.
L'avocat Ransom Stoddard (James Stewart, dans L'Homme qui tua Liberty Valance) figure cette complexité fordienne. Le tablier qu'il porte, qui fait de lui une " servante ", symbolise les valeurs paradoxales pour lesquelles il combat. Mais son courage n'est plus celui du cow-boy Tom Doniphon (John Wayne). Ce n'est pas un dépassement viril de la peur, ni la jouissance d'une rivalité bien tenue : c'est un courage éthique qui peut aller jusqu'au sacrifice et qui trouve son fondement dans la part la plus féminine et la plus obscure de son être.
Format: 14x19
Nombre de pages: 176 pages
ISBN: 978-2-84418-032-2
Le récit fordien n'est jamais univoque. La réalité qu'il fait peu à peu apparaître et qui reste souvent relative combine différents points de vue, dont certains semblent contradictoires. Pendant le procès du sergent Rutledge (Le sergent noir), il ne faut pas moins de sept témoignages pour reconstituer les faits. Et le dur retour du procès après chaque flash-back qui nous entraîne dans de magnifiques paysages et qui sont autant d'occasions d'identification au récit filmique, nous incite au recul, nous ouvre au doute, à la perplexité en nous rendant plus conscients de la subjectivité des témoignages. Chacun d'eux est une interprétation, mais à force de tourner autour du fait considéré, d'en découvrir les différentes facettes, une réflexion peut naître, concrétisée, dans Le Sergent noir, par quelques mots jetés à la hâte par l'avocat sur un bout de papier - dans cet instant décisif où il parvient, en rassemblant les informations éparses, à formuler des questions qui contiennent déjà leurs réponses.
Dans les nombreux procès que Ford aime mettre en scène, les faits « tangibles et directs » (selon les mots de ce même avocat) ont une valeur irremplaçable. Ford est un historien ; c'est dit-il, sa profession réelle ». Il importe de savoir, comme le dévoile le jeune Lincoln (Henry Fonda) dans Vers sa destinée, que la nuit du crime la lune n'éclairait pas la scène, au contraire de ce que prétend John Palmer Cass (Ward Bond), que son erreur dénonce.
Mais la légende a aussi sa valeur propre, sa vérité symbolique. Ransom Stoddard (James Stewart), d'un certain point de vue, par l'irrationalité de son geste (il savait qu'il ne faisait pas le poids face à son adversaire), a tué Liberty Valance, et le colonel Thursday (Henry Fonda) dont Ford montre sans concessions la responsabilité et les lourdes erreurs dans Le Massacre de Fort Apache, a eu, in extremis, un comportement héroïque et peut devenir, comme le note Jean-Loup Bourget, un « agent involontaire de l'Histoire ». La légende rajoute aux faits l'opacité poétique du symbole ; elle ne s'adresse pas au seul intellect mais à la masse entière de l'homme qui se nourrit de paraboles.
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