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La dernière critique



Recueil d'une belle communion avec la nature, écriture cristalline comme la première aube de l'humanité, « Je vous écris de mes lointains » de Jean-Pierre Boulic nous emmène dans un superbe voyage de la Parole, par le biais d'une prose admirable.
De ces aubes écrites surgissent des visages (Jean Vuaillat, René-Guy Cadou, Gilles Baudry...) avant que la Vie ne s'invente en petites touches minimalistes : un vieux port, les docks, la rue...
Magnifique !
Nathalie Lescop-Boeswillwald
Auguste pour l'éternité
Lahais Didier

...tu m'aurais ainsi donné en héritage les millions de pas que tu posas sur les routes du monde, de ceux de ton enfance dans un bourg de marchands de bœufs à ceux qui t'emmenèrent jusqu'à cette ultime chambre, ceux du Chemin des Dames dans la boue et le sang de tes compagnons du malheur, ceux qui te faisaient rentrer tard quand tu flânais plus que de raison dans les rues de la ville, ceux pour les copains, ceux de la nuit de l'autre guerre, les pas feutrés de la tendresse pour les tiens... ... Quel plus bel héritage que le mouvement donné par les millions de pas d'un cordonnier!


Format: 12x17
Nombre de pages: 128 pages
ISBN: 978-2-84418-152-7

 

Année de parution : 2008

 

13.00 EUR
disponibilité : Sous 10 jours
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Je me suis souvent dit qu'on se serait bien entendu. Je sais que c'est facile, et tellement flatteur tant notre enfance fut imprégnée des souvenirs de ceux qui te connurent et de leur regret que tu ne fus plus là. Mais tant pis, je prends le risque. Tu n'appartiens plus à personne puisque tu es mort. Tu appartiens donc à tous. à moi donc. Aussi. Mon autre grand-père. L'absent. Mort sans prévenir, une nuit de janvier 1960. Trop tôt. Comme pour ne pas faire mentir l'adage selon lequel les meilleurs partent toujours en premier et laissant surpris, désemparés au petit mitan de leur vie tes enfants et nous, tes petits enfants, sans cette gentillesse, cet écho tendre et rond du monde, que tu incarnais. Facile? Sans doute. Mais je sais que dans le fond tous pensent la même chose. Tous auraient aimé que tu les aides à grandir, que tu accompagnes leurs pas d'enfant, que tu sois encore là pour adoucir un peu les angles aigus de leur vie à l'âge où on l'éprouve sans savoir encore comment s'en protéger. Avec toi je ne peux pas me souvenir. Il ne m'est pas donné de laisser la mémoire aller son chemin d'écolier flâneur dans une existence commune en réinventant ce qui fut, puisque rien ne fut, qu'il n'y eu rien en commun, ou si peu : j'avais vingt mois quand tu es mort. Et je ne sais même si cette seule image d'un visage qui se soulève lentement de l'oreiller sur lequel il repose, très pâle et très doux sous des cheveux de neige, dans une chambre qu'une lampe de chevet éclaire faiblement, est vraiment le fruit de ma mémoire ou l'image recomposée de ce moment que l'on m'a tant de fois raconté. C'est ce jour là, dans cette chambre où tu mourus quelques jours ou quelques heures plus tard que j'aurais fait, avec toi, mes premiers pas. Si la mémoire familiale n'a pas un peu arrangé le scénario pour la beauté du film, tu m'aurais ainsi donné en héritage les millions de pas que tu posas sur les routes du monde, de ceux de ton enfance dans un bourg de marchand de bœufs à ceux qui t'emmenèrent jusqu'à cette ultime chambre, ceux du Chemin des Dames dans la boue et le sang de tes compagnons du malheur, ceux qui te faisaient rentrer tard quand tu flânais plus que de raison dans les rues de la ville, ceux pour les copains, ceux de la nuit de l'autre guerre, les pas feutrés de la tendresse pour les tiens... Mais quelle importance, au fond, que cet unique souvenir fut réel ou le tableau recomposé de ce que l'on me dit et que mes premiers pas furent ou non ceux là : à vingt mois il était temps de se décider ! Si c'est cela que la mémoire a voulu conserver, c'est cela que je retiens alors et qui me fonde. Quel plus bel héritage que le mouvement donné par les millions de pas d'un cordonnier! Si je ne peux me souvenir, je peux imaginer. Pâques, les vacances, une après-midi passée chez les cousins. Le soir je redescends avec toi le boulevard vers la maison. Je dis « la maison » parce que c'est ainsi que nous disions. Mais ce n'était pas une maison. C'était un appartement, au troisième étage d'un immeuble moderne, sur le bord d'une avenue. Au carrefour de la boulangerie tu poses tes doigts sur mon épaule et tu me dis : « tiens, on va prendre par là, on n'est pas pressé...». Et nous nous perdons dans les rues du quartier. Nous ne nous disons pas grand-chose, je ne sais si tu étais ou non bavard, je ne sais plus ce qu'on disait de toi à ce propos. Moi je ne l'étais pas, surtout avec les adultes, ils me faisaient un peu peur. De temps en temps tu me fais remarquer un jardin, sans rien dire d'autre que « regarde ce jardin ... » et je regarde, et s'imprime en moi une branche caressant le faîtage du mur qui le clôt, la maison devinée, le bruit d'un objet que l'on traîne sur le gravier. Nous nous arrêtons chez l'un de tes copains. Combien de fois papa nous dit-il : « c'était un copain de pépé », si bien que je me figurais la ville comme un territoire peuplé de mains tendues vers toi, surgies de portes de garages ouvertes sur la rue, de tables devant des fenêtres découvrant les arbres de jardins noyés sous des ciels toujours bleus; trois verres sont posés devant une silhouette assise dans le contre jour, légèrement penchée, les coudes sur la toile cirée, qui te parle... Je vous écoute. On s'adresse à moi et je réponds sans doute. Tu dis quelque chose de drôle pour me sortir de l'embarras puis nous repartons. Il est tard quand j'arrive à la maison mais on ne me dit rien puisque j'étais avec toi. C'est ainsi que je te vois. Flânant, laissant fondre le temps qu'il t'aurait resté à vivre avec l'un ou l'autre de tes petits enfants. Une image embellie ? Un grand père de folklore ? Peu m'importe si j'en rajoute, si je me trompe. C'est la menue monnaie de l'absence, l'intérêt de la dette : le rêve, les bouts de vie qu'on n'a pas eus. Au lieu de quoi, c'est avec mémé que je rentrais et nous arrivions toujours à l'heure ! C'est curieux l'absence quand ce n'est pas de la douleur, quand ce n'est pas la solitude retrouvée après le bonheur et cette perspective atroce des choses quotidiennes sans cette présence en allée: continuer à vivre avec ce vide devant soi, avec cette conscience de l'absurdité d'un souffle entre deux éternités de néant, que ne viendra plus conjurer l'oubli de soi dans des yeux et un corps aimé. Un grand père que l'on connut si peu qu'il n'en reste que le doute de son image, c'est autre chose. Ce n'est pas cette douleur d'une main qui cherche en vain le bras où elle se posait. C'est seulement, parfois, certains jours plus gris, le regret à peine qu'elle ne prit pas la vôtre, que ce visage affable et bienveillant dans son cadre de bois, qui vous regarde à chaque fois que vous entrez dans la chambre de vos parents ne vous ait pas, de temps en temps, dit quelque chose, en vrai, avec des mots qui ne fussent plus sortis de votre tête mais de sa bouche à lui, qu'il rompt enfin son silence afin que vous ayez vous aussi votre part, votre vraie part, comme d'un bon gâteau pour le goûter après l'école, quand il a plu et qu'on a froid, de toute la bonté qu'on lui prête. Ce n'est que cela pour l'ombre, ton absence. Celle, légère, demeurée d'un arbre disparu qui rendait plus humain le paysage. Pour la lumière, c'est l'or de l'alchimiste. C'est un jardin où tout devient possible, une géométrie d'allées pour s'y perdre en inventant ou en rêvant sa vie. Magicien par défaut, par distraction devrais-je plutôt dire à ton égard, qui fait surgir de ses doigts la lumière qui éclairera la route? Je t'entends me suggérer de mieux tenir ma plume, de me méfier de cette alchimie là qui transforme bien vite le gris commun des vies de ceux qu'on a aimés en chemin lumineux lorsqu'ils ont disparu. Que la tienne aussi fut imparfaite. Que son inachèvement ne fut pas que temporel et que sous son allure distraite, derrière la chaleur qu'elle dispensait sans la conscience de se consumer elle camouflait elle aussi ses regrets, ses tristesses peut-être infinies, cette vase qui pèse au fond du fleuve glissant vers la mer, qu'on ne voie pas mais qui menace sans cesse de l'engorger s'il n'inonde ses rives à la froide saison de la terre, quand elle en a besoin pour continuer à donner ce qu'elle est faite pour donner : la nourriture pour le corps et la beauté pour qu'il ne soit pas vain de vivre. Mais je t'entends aussitôt ajouter, comme pour toi-même, que d'un fleuve on ne retient que l'harmonie de son geste dans le paysage et qu'il en est sans doute mieux ainsi, après tout. Car tu le sais, ce n'est pas de ta vie dont je veux parler. C'est de ce que sa trace dans le vide qu'elle laissa a imprimé en moi. Et tu n'y peux rien que cette trace éclaira mon enfance d'une lumière adoucie d'ombre légère pour le rêve, l'inutile, l'abandon aux heures qui passent. Cette lumière des anciennes maisons quand il brûle au dehors à l'heure de la sieste et qu'on s'ennuie un peu. Si tu avais été moins distrait pour une fois, si tu n'avais pas, ce jour là, à la clinique, oublié simplement de continuer à vivre, si tu t'étais dit que maintenant que tu possédais enfin ce temps que tu aimais tant étirer, soumettre à l'amble de ton pas, tu pourrais un peu en profiter, nous aurions eu le temps de te connaître et ils auraient eu beau jeu de nous dresser ce portrait magnifique que je te renvoie. Nous n'aurions rien dit, bien sûr, de ce que nous aurions pu voir, mais nous n'en n'aurions pas pensé moins. Tandis que je ne parviens même pas à trouver quelque chose, un défaut révélé qui nourrirait ma phrase. Alors tant pis si je brusque un peu ta modestie. Toi qui étais du côté de ceux pour qui rien n'est donné, c'est le prix à payer de cet oubli tragique.
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