Morali Laure / Zana Delphine - La mer à la porte      
         
                     

Résumé :

" Dans le béton armé sur la mer, depuis quarante ans, François est le complice du vent qui apporte de loin l'odeur des oiseaux. Son regard a pris le bleu calque de la mappemonde, avec cette habitude de tenir les yeux plantés dans l'horizon, comme s'il pelletait dans son corps la résistance des îlots, un sac de jute à l'épaule. "

Les photographies et les textes de La Mer à la porte, réalisés sur une période de quatre ans, racontent l'histoire d'un homme qui avait élu domicile dans un blockhaus. Tout en résistant pour sa liberté, sa vie simple et sa vue sur mer, il était une balise de la marge de rêve autorisée à vivre. François nous désigne la poésie à notre porte, mais elle est rugueuse comme un rocher, coupante comme un vent de Janvier. Et peut-être que l'on veut se la cacher...

                     
Extrait :

« Dans le béton armé sur la mer, depuis quarante ans, François est le complice du vent qui apporte de loin l’odeur des oiseaux. Son regard a pris le bleu calque de la mappemonde, avec cette habitude de tenir les yeux plantés dans l’horizon, comme s’il pelletait dans son corps la résistance des îlots, un sac de jute à l’épaule. »

Les photographies et les textes de La Mer à la porte, réalisés sur une période de quatre ans, racontent l’histoire d’un homme qui avait élu domicile dans un blockhaus. Tout en résistant pour sa liberté, sa vie simple et sa vue sur mer, il était une balise de la marge de rêve autorisée à vivre. François nous désigne la poésie à notre porte, mais elle est rugueuse comme un rocher, coupante comme un vent de Janvier. Et peut-être que l’on veut se la cacher...

Delphine Zana : Pour elle, comprendre le monde c’est le photographier ; pour l’exprimer, elle a choisi le théâtre. Quand elle n’est pas sur les routes, elle vit à Saint-Jacut de la Mer.

Laure Morali : Elle vit entre Saint-Jacut de la Mer et le Canada, elle écrit (poésie, récit de voyage, nouvelles) et elle réalise des films documentaires.

 

On prend des coups dans la fenêtre, dans les yeux et dans le coeur. L’hiver est dur en tempêtes, François tombe à répétition. Il bloque les volets, déserte avec trois chats dans la marée des cageots, et Java, la chienne noire, attachée à l’entrée.

Un rien de bleu, dans le noir, des brins de tabac Gris dans les feuilles ; l’étincelle de la bougie vrille dans les rides. François fume.

Au compte-goutte du blockhaus, courent les renards, le vent, la nuit. Personne ne dort, même pas la radio, dans les campings-cars, des touristes hument l’iode, des autochtones s’embrassent dans les voitures, et François, roulé dans les couvertes, écoute les flaques de la mer gicler sur le parking.

« Avec ce vent, je mets trois heures pour aller acheter du Gris ! Demain, vous m’emmènerez en voiture ! »

 

La porte est entrouverte, un seau renversé, une barrique de vin vide. François a froid. En tombant dans le noir, il s’est cassé deux côtes et s’est traîné à genoux vers son lit humide.

« Si je vais à l’hôpital, ils vont fermer le blockhaus, comme ils ont fait avec les autres... Laissez-moi. Je ne veux voir personne. Un jour, je partirai avec la marée, derrière les îles. Je marcherai, je marcherai, et je ne reviendrai plus. »

Nous laissons passer une nuit, mais le matin ne ressemble à rien d’autre qu’à la nuit. Le seul bleu qui nous vient est un bleu des profondeurs au flanc des nuages se glissant sous la porte de la mer. Cette nuance de la couleur du ciel nous atteint, comme une inquiétude, soudain. François, couché sur le dos, doit pointer les yeux vers le plafond pour tenter de lire, à travers, les avertissements du vent : disparaître sous les caresses rudes de la mer, ou bien résister, marcher encore ? Mais dans quelle rue, si le blockhaus se retrouve bouché ? Rejoindre les autres et changer de siècle ?...

 
   
           

       
Morali Laure - La route des vents
           

Résumé :

Le voyage des mots vers les phrases et des phrases vers le livre dure sept ans. Sept ans pendant lesquels Laure Morali suit les rivières et les regards, les traces d'animaux et les traits du chasseur, le son du tambour et le sens des chants. Sept ans pendant lesquels elle apprend à déchiffrer la partition des hommes, des femmes, des enfants et des paysages dont la gamme se joue entre la Bretagne et le Québec, l'innu et le français, le lac gelé et le thé bouillant, le sapin de la forêt et celui de Noël. Sept ans, le temps d'infiltrer le poème dans la prose, le blanc de la neige dans celui de la page.
                     
Extrait :

J’ai fait mes bagages avec la désinvolture qu’il faut, une juste mesure de crainte et de désir. J’y ai mis ma latitude, 48.5 ° Nord. Pendant le vol, la marge océane a créé l’écart où mettre l’oubli. D’où je viens, l’hiver existe peu. Où je suis, il y a tout ce qu’il faut pour nuancer les couleurs, plier le regard, déplier le regard, par le jour et la nuit, les grandes lumières et les grandes ombres.

Je pars chercher les mots de la bouche des gens qui habitent au bord de la péninsule. Ils me parleront de l'eau devant la porte, de la montagne et des forêts derrière les fenêtres. Et je verrai leur respiration, leur regard, leur nom…

Les glaces avancent sur le fleuve à la vitesse des nuages ; ça sent la mer.  

Cap-Chat

Gaspésie

Le pont de la rivière Cap-Chat, le vent froid de la brunante. Je souris avec mon pouce tendu. Toute cette neige qui tombe ! Personne ne s'arrêtera. De l’autre côté du pont, une enseigne est allumée. À la station-service, peut-être y aura-t-il un téléphone, et j’appellerai au numéro que quelqu’un m'a offert, avec le nom de ses parents, celui d'un village, Cap-au-Renard...

Les bungalows entre la glace et la route, verts et vides. Souvenirs d'été comme des fantômes. Comment imaginer l'été ?

Une silhouette se détache de l'enseigne, une marche difficile, un manteau bordeaux, une vieille femme. C'est elle maintenant mon point d'équilibre, mon seul repère. Le chemin à parcourir avant de la croiser me semble si long, et plus j'avance, plus elle recule, et plus j'ai mal au dos. C'est sa fatigue que je porte, sa solitude dans le vent, le froid, le blanc. Comme si un bout m'avait échappé, je l'atteins. Des mèches argentées s’écoulent parmi sa chevelure corbeau. Son regard d'enfant croise mon regard de vieille femme. Elle est passée. Je n'ai plus rien devant. Un peu d'inquiétude me fait trébucher, sa voix me rattrape :

«  Où c'que tu vas comme ça, p'tite fille, toute seule dans l’froid ?

– Je ne sais pas. Je cherche un endroit où dormir.

– Tu peux venir chez nous. Je vis toute seule.»

 

La pièce est au sous-sol. Un chat attend Jeanne, blanc avec un œil bleu, un œil vert. Une tempête de neige va venir. Jeanne a prévu la graisse pour le pain et des cuisses de poulet. Elle me fait une place dans son lit, comme ma grand-mère. On écoute le vent préparer les choses. Nous dormons tôt.

Au matin, la neige monte en spirales et noircit les fenêtres. À l'écart de la tempête, Jeanne et moi avons le même âge. Douze enfants sont lourds à porter pour un seul visage. « J'avais les cheveux bleus comme une Indienne… » dit-elle en regardant une photo. Je parle peu. Ses yeux brillent. Dehors, on n’y voit que du blanc, des vides, des rafales. «  Les tempêtes, chez nous, tu as vu, c’est terrible... » ; tout en parlant, elle épluche des légumes et moi, j’étale des feuilles sur la table de cuisine. J’écris des lettres au gré de ma pensée aimante. Je tisse une toile fragile ; une enveloppe vide, ce serait déjà dire : Je suis en vie.

Ce soir, on dirait que la maison et le village dépassent du monde. J'escalade les talus de neige pour accéder à la plage. La nuit, constellée de glaces, s’égoutte. L’enseigne du dépanneur éclaire un morceau de route 132. Jeanne m’a envoyée choisir un billet de loto. Pour elle, notre rencontre portera chance.

 

Le lendemain, Jeanne téléphone à Loraine Lamontagne pour que son amie me raconte les histoires enfouies sous le nom du village. Sur le pas de la porte, elle me donne des chaussettes bleues tricotées de ses doigts qu’elle gardait pour un jour d’offrande et de froid. La lumière cachée à l’intérieur des yeux, on se dit au-revoir.

 

Je me rends à pieds, le sac sur le dos, chez les Lamontagne. La température a vraiment chuté. Au vent, il doit faire entre - 30 et - 40° C.

Les branches d’un arbre généalogique envahissent le mur de la cuisine. Derrière le rideau blanc aux dentelles dorées, on ne voit que la glace, à perte de vue sur la mer. Loraine a ouvert, sur la toile cirée, de vieilles revues qui retracent la vie de la péninsule, et le journal de Jacques Cartier. Monsieur Lamontagne somnole et se laisse bercer par la voix de sa femme, le va-et-vient de deux horloges, de son rocking-chair et de deux montres murales.

     
         
                 

     
Morali Laure - La terre cet animal
           
 

Résumé :

En se laissant guider par la main chaude des ancêtres, Laure Morali suit les formes et les rêves de la terre, du Brésil au Québec en passant par les Andes, le Chiapas, et le Nouveau-Mexique. Ses poèmes recueillent l'humilité des êtres et des choses.

           
         
Extrait :

Yann

a franchi la mer

d’un seul pas

 

la maison

sent le matin

le café bout

noircit les verres

 

la main sur l’épaule

d’Anna-Maria

il embrasse

la vieille Brésilienne

 

en se baissant

sa tête cogne

l’ampoule

le jaune vacille

 

lui qui voulait être

une lumière

dans l’enfer des autres

 

ses yeux de marin

le gardent accroché au ciel

quand sa vie tient au fil

du silence, la règle

dans la favela

de Villa-Prudente

La route s’enlace

au ciel

Tres-Rios

sur la carte

n’est plus loin

 

le 4 X 4 freine

soulève la poussière

d’un nuage qui s’ouvre

devant l’aigle

 

la neige fondante

embue le pare-brise

 

sans battre d’une seule

aile, l’aigle

s’élance, monte

s’efface

 

les essuie-glaces grincent

mais peut-être est-ce

la montagne qui crie

quand d’un frisson

sous le courant

du vol, elle laisse

passer l’aigle

 

en se déplaçant

de moins d’un millimètre

de plus de dix siècles...

     
         
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