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La dernière critique



Recueil d'une belle communion avec la nature, écriture cristalline comme la première aube de l'humanité, « Je vous écris de mes lointains » de Jean-Pierre Boulic nous emmène dans un superbe voyage de la Parole, par le biais d'une prose admirable.
De ces aubes écrites surgissent des visages (Jean Vuaillat, René-Guy Cadou, Gilles Baudry...) avant que la Vie ne s'invente en petites touches minimalistes : un vieux port, les docks, la rue...
Magnifique !
Nathalie Lescop-Boeswillwald
A l'abri de la tempête
Le Gouic Gérard
En descendant du train on s'arrêtait à L'Abri de la tempête. Tante Louise nous accueillait avec un sourire de Cornouaille entre tendresse et commerce. Elle nous coupait des tranches de pain blanc comme des chemises, sortait la motte de beurre de la veille, glissait dans ma poche une poignée de caramels.

Je repartais sur le porte-bagages de mon parrain Job Lias, je riais dans les descentes et les virages, respirais dans les montées la bonne odeur du velours mouillé sous les aisselles qui me rappelait celle des chevaux.

J'avais six ou sept ans. Malgré la guerre il n'était pas pays plus libre et plus éternel.

Ainsi apparaît la Bretagne à Gérard Le Gouic par ces chroniques et poèmes.


Format: 12x17
Nombre de pages: 160 pages
ISBN: 978-2-84418-120-6

 

Année de parution : 2007

 

14.00 EUR
disponibilité : Sous 10 jours
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Au vent qui passe

Le pommier de l'enfance

Nous appartenons, nous Bretons, à une terre ardente, comblée d'avenirs, brassée de nostalgies, que les cartes fiables de ses ciels de vents et de pluies, de soleils laboureurs, incitent à se déplacer en d'immobiles voyages insolites, jamais répétés.

Nous sommes d'une terre à rêves qui se réalisent : nos songes et la réalité en épousent les reliefs, convergent vers les fenêtres ouvertes.

D'une terre à pommiers.

Le pommier est la forme la plus familière de notre paysage, comme la poule, le chien, le chat. Notre première vision extérieure du monde fut souvent un pommier, notre première sortie fut pour le rejoindre.

Arbre proche des habitations, la couverture des jeux et des siestes des enfants était dépliée sous son feuillage. On proscrivait le châtaignier, son ombre provoquerait des maladies de poitrine. On écartait aussi le chêne, par principe, pour des raisons mal définies, où prévalait la modestie de notre extraction. Où la justice était rendue jadis, il n'était pas concevable que nous nous allongions pour un repos d'après-midi et ses rêves impies.

L'ombrage des arbres dignes de notre roture présentait de multiples inconvénients : présence de ronces rampantes, proximité d'un talus à vipères, sol inégal, trop sec, trop humide.

Seul le pommier se déclarait un complice à notre mesure, avec sa tignasse ronde, son air boudeur et têtu qui garantissait une amitié lente mais définitive.

La pomme fut le premier fruit à nous avoir transmis son sourire, elle fut souventefois notre premier jouet. Tout la rappelle, d'ailleurs, dans les divertissements de l'enfance heureuse : boules, balles, ballons, billes. Un enfant qui nous donne à espérer nous offre le visage plein et coloré d'une pomme à la fin de l'été. Plus tard, en son lointain hiver, ce visage se réduira, se ridera telle une reinette de grenier, suscitant alors le respect pour le secret de sa vie.

Le souvenir de notre enfance s'affadirait sans notre arbre fétiche et malicieux, dispensateur de fruits qui nous renvoient les teintes de l'arc-en-ciel, même du bleu suivant l'heure, producteur d'une boisson faussement modeste, aux saveurs jamais semblables d'un verger à l'autre, voire d'un jour à l'autre de sa fabrication ou de sa consommation.

La cueillette des pommes dans les petits froids brumeux nous aidait à subir la tristesse des atteintes de l'automne. Son imminence avait été annoncée par la vérification des sacs de jute et la réparation de leurs déchirures à l'aide d'une grosse aiguille recourbée, travail de couture qui n'exigeait aucune minutie et n'était pas, de ce fait, dévolu aux femmes. Les longues gaules étaient extraites de dessous l'avancée des toits. Chacun reconnaissait la sienne, en éprouvait la souplesse, contrôlait qu'il l'avait bien en main.

Les femmes ne s'éloignaient pas du hameau. Elles possédaient, comme en propriété personnelle, le rapport d'un pommier qui produisait des pomacoutos, terme mystérieux, exotique comme apparu d'une île minuscule des mers chaudes qu'évoquait parfois, à la fin d'une journée studieuse, ou à la veille d'un départ en vacances, le maître d'école.

La qualité des pomacoutos était appréciée d'une caresse de la main, puis par l'approche d'une narine palpitante. Les fruits qui avaient réussi l'impitoyable examen étaient l'objet de gestes mesurés, tendres, comme si la main et la narine les avaient enrobés d'or. Ils étaient délicatement déposés dans un panier à anse garni d'une serviette puis montés dans un grenier au-dessus des chambres et alignées une à une, sur un espace balayé, recouvert d'un matelas de paille blonde en veillant à ce qu'elles ne se touchassent pas afin d'éviter la propagation d'une éventuelle pourriture. Une seconde vie leur était allouée, de méditation. Une grand-mère en tiendrait dans sa mémoire une comptabilité dont la rigueur échappait aux enfants. Le comptage leur paraissait au petit bonheur et, contre l'évidence, ils nieraient leurs larcins.

Le ramassage des pomacites n'était soumis à aucun soin spécial. Leur dénomination ne nous intriguait pas. Sa prononciation proche de « pomme acide » s'expliquait par l'amertume de leur chair que nous recrachions, déclenchant l'hilarité des hommes qui s'étaient gardés de nous prévenir.

Il n'y a pas de pomacoutos ici, vous auriez dû rester avec les femmes, nous gourmandaient-ils.

Nous préférions la compagnie des hommes qui fermaient les yeux lorsque nous nous suspendions, la tête en bas, aux branches maîtresses ou quand nous nous élevions jusqu'aux fourches. Ils ne nous refusaient pas, de nous saisir d'une gaule, puis, en trébuchant sous son poids et son ballant, de nous essayer à titiller les pomacites les plus hautes qui, au dernier moment, esquivaient le contact. La perche devenait lourde. Un homme nous en soulageait sans que nous eussions à solliciter aucune aide, sauvant du désastre notre honneur à fleur de peau. Nous nous vantions ensuite auprès des filles d'avoir passé l'après-midi à gauler.

La tâche qui nous était confiée était hélas ! le ramassage au sol. En guise de compensation, il nous était proposé de maintenir ouvertes les lèvres d'un sac, pendant qu'un homme y déversait le contenu de son seau ou de son panier.

Ce que nous considérions comme un divertissement nous ennuyait rapidement. Nous nous plaignions de douleurs dans les genoux, du froid au bout des doigts. Nous commencions à nous chamailler pour une surface aux herbes plus rases, pour un arbre aux fruits plus gros. Ensuite, d'un pommier à un autre, ou d'un champ voisin par-dessus le talus, nous nous canardions de pommes. Les plus jeunes paysans participaient à ces batailles que ne condamnaient pas les anciens. Sur le chemin du retour, nous nous tendions des embuscades et les projectiles fusaient à nouveau.

Nous arrivions aux maisons avec des bleus et des bosses, suscitant la réprobation admirative des filles et les sermons des femmes qui en accablaient d'abord leurs hommes, coupables d'avoir laissé s'exprimer nos instincts.

Parmi les attributions réservées aux enfants figurait la surveillance des vaches, de leur maintien loin des pyramides de pomacites en attente de l'épreuve du pressoir.

Les ruminantes en étaient friandes. Dans leur hâte d'en absorber le maximum, elles s'étranglaient parfois. Les hommes avaient alors recours à une étrange opération : l'extrémité d'un vieux sabot était sciée puis introduite dans la bouche de la gourmande afin qu'elle ne se refermât pas sur la main qui libérerait l'œsophage obstrué.

Notre vigilance se relâchait souvent afin de favoriser quelques gloutonnes que nous chassions brusquement dans l'espoir de provoquer un accident. L'opération avec le sabot nous fascinait. Par la même occasion les lamentations d'un propriétaire d'avoir à sacrifier une bonne laitière nous vengeaient de ses réprimandes.

La date de transformation des pomacites en purju - le mot nous amusait et nous troublait, nous le rapprochions de la purge que nous subissions contre les vers intestinaux - cette date était soulignée d'un trait épais sur le calendrier des postes suspendu près de la fenêtre. Elle résultait de calculs compliqués auxquels participaient la course de la lune, les probabilités de changement de temps, et quantité de paramètres surnaturels. Il fallait que tout soit clair, sur la terre comme au ciel. Ce jour béni était décrété jour de fête par les enfants.

Au pressoir étaient attribués les défauts et les vices d'une bête fauve. Comme pour la dompter, une grande toilette lui était commandée. Si le temps devait être clair, sa mise à mort exigeait la propreté malgré sa barbarie présumée, ses exactions sournoises que les enfants pressentaient - les mères ne recommandaient-elles pas de s'éloigner de sa masse inerte avec autant de fermeté que du puits ?

Son exécution lui était distillée à petit feu. à chaque tour de l'énorme vis, monstrueux élytre d'un insecte du temps des dinosaures, une sorte de liqueur de chique coulait avec la lenteur du sang, moussait telle la bave à la commissure des lèvres de certains commis à la journée, hébétés d'ivresse les dimanches soir. La bête se vidait, sans un cri, sans souffrance apparente. Aucune comparaison avec le sacrifice du cochon qui attisait notre curiosité. Ses protestations et ses râles de reproche nous répugnaient cependant.

Nous allongions nos lèvres vers la langue liquide qui léchait la paroi du baquet. Nous plongions dedans nos mains, nos bras jusqu'au coude, nous nous en barbouillions les joues. Nous participions à une débauche, à une orgie, mots vides de sens que nous nous murmurions avec gourmandise.

La transformation en boisson sucrée de ce pissat infect représentait une énigme supplémentaire. La nuit de la grange, baptisée « cave » où les barriques se chevauchaient comme dans une lutte silencieuse et figée, nous attirait et nous effrayait. Nous ne nous serions jamais aventurés à débloquer sa porte aux gonds déchaussés, aux planches rongées par les pluies formant une mare, comme une protection symbolique contre les intrus, les non-initiés, comme un rappel, avant de passer à l'acte, que l'eau du ciel était à franchir pour aborder aux dégustations bachiques. Les toiles d'araignées de l'obscurité effleurant nos visages, nos bras et nos jambes nus, nous en dissuadaient, les chuintements aussi des bondes, comme des bruits de baisers mouillés dont nous feignions d' ignorer la provenance afin d'attiser notre peur, d'exciter notre émoi.

Par ces bondes entourées d'un chiffon suintait une écume jaunâtre comme les laves s'écoulant des lointains volcans que nous décrivait le maître d'école. Nous guettions l'explosion des barriques. La témérité des hommes qui leur tapotaient la panse nous impressionnait, la concupiscence aussi de leurs yeux soudain hagards.

à l'occasion de dégustations fortuites - il suffisait de croiser un charretier pour revenir au point de départ -, un tuyau en caoutchouc était introduit dans la bedaine cerclée de métal. Après une saliveuse et dégoûtante aspiration, un verre, le même pour tous, recueillait le purju. Les vieilles bouches, aux moustaches dégoulinantes, le suçotaient longuement, puis les langues claquaient de satisfaction, ou simulaient un haut-le-cœur. De savantes comparaisons d'une barrique à l'autre, d'une année sur l'autre, étaient émises avec réticences, parce qu'on les savait définitives.

Un fond de verre était tendu aux enfants, par taquinerie, et parce qu'il leur faudrait bien commencer un jour. Leurs refus étaient déclinés à regret, par peur que leur présence dans la cave ne fût rapportée aux mères.

La mise en bouteille était préparée avec autant de soin. Le calendrier devait encore prononcer sa sentence.

L'effrayant sèche-bouteilles, hérissé de crocs, sorte de gueule aux dents plantées à l'extérieur, était extirpé d'un recoin, avec autant de ahans que le pauvre cochon de sa bauge. Aux enfants était confiée la faveur de parer l'appareil des bouteilles lavées à l'aide d'un goupillon dont ils se servaient, hors de la vue des femmes, comme de celui du recteur.

à la fin de son habillage de verre sombre, le sèche-bouteilles ressemblait à un bonhomme de neige noire. Vêtu comme d'une redingote et d'un chapeau pointu, il nous apparaissait tel un médecin de Molière de notre livre de lecture.

Il incombait également aux enfants de choisir dans le seau d'eau chaque bouchon, puis de le présenter pour un ultime contrôle à l'officiant qui, de trois coups de battoir, boucherait comme à jamais le goulot élancé et fragile.

Comme à jamais... cela signifiait jusqu'à la première occasion, et elles étaient nombreuses. Les saintes bouteilles étaient réveillées dans leur cache, souvent derrière un écran obstruant l'accès à une cheminée, par l'initié de la famille.

La mise en scène ne trompait personne, mais elle triplait les plaisirs : « Il en restait encore ! » s'exclamaient les hommes sur un ton d'étonnement joué. Les enfants battaient des mains, leurs mères leur imposaient le silence comme pour les détourner de bêtises auxquelles ils songeraient.

Le breuvage roux et pétillant était distribué sans souci de hiérarchie, ni d'âge ni d'état de santé. La récompense, remède conjointement, était accordée à tous. Un filet était libéré dans le gosier de l'aïeul enfoncé dans la balle de son grabat, quelques gouttes frottées sur les lèvres du nourrisson qui s'agitait non loin, tous deux avides, de lumière et de succions.

Un pommier couché par la tempête n'était pas débité, sauf si, de plein gré, il s'était laissé mourir. Il était redressé. Et il refleurissait au printemps, et de pimpantes pomacoutos, et de prometteuses pomacites alourdiraient et illumineraient ses branches, puis rouleraient à son pied en automne, et les pressoirs, dans le clair-obscur des caves, accompliraient leur office.
Le pommier s'associe à notre terre, à nos saisons, à nos oiseaux afin d'exaucer leur soif de renouveau, fertiliser leurs activités, amplifier leur gloire.
Prolonger nos rêves.

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