Pommier d'automne
Souvent ce qui me surprend et me ravit est quelque chose d'insaisissable
Henry David Thoreau
Dans le pommier du fond du jardin, des pommes sont restées accrochées, trop haut pour qu'on puisse les atteindre. Dernières pommes dans la lumière d'octobre, laissées aux merles, qui viennent les picorer avec entrain, petites lampes qui brûlent doucement, même sous la pluie, odorantes, qui veillent au bord d'un chemin invisible, et nous protègent peut-être, là-bas, suspendues au bord du pré qui longe le jardin. Elles éclairent et tremblent dans l'ombre, elles veillent où nous ne sommes pas, tout au bout, servantes très dis-crètes, lampes si frêles qu'un rien fait tomber. Picorées, abandonnées dans l'herbe humide, réduites à rien. Que ferons-nous plus tard, privés de leur éclat tendre, lorsque les merles auront tout dévoré, ou que le vent les aura jetées à terre ? Des lampes précaires livrées aux oiseaux sombres, des lampes pour-ries, semblables à ce qui nous éclaire le plus souvent. Mais cédant à des images, où personne peut-être ne verrait rien, je m'éloi-gne des fruits plus sûrement qu'en détournant le regard, et je n'ai presque rien dit de ce qui me touchait. C'est de cela d'abord que je dois parler.
Dernières pommes, suspendues dans les branches, j'aime les regarder, je voudrais ne pas les ignorer ou les abandonner, même si je sais, et peut-être pour cela, qu'elles vont bientôt disparaître. Chaque jour je regarde le pommier, au moins un moment, éprouvant une joie mêlée de mélancolie, y puisant en même temps une certaine force, à vrai dire incom-préhensible. Quelle solidité dans des fruits promis à un prochain néant ? Et pourtant, oui, il y a là, dans le plus menacé, une inexplicable évidence, quelque chose de ferme malgré la disparition qui vient, que j'aimerais saisir, non pour le capter, mais afin qu'il ne se perde pas et ne soit totalement défait.
*
Ce matin, une brume basse flotte entre les arbres et sur l'herbe. Les bêtes dans le pré, au bord du jardin, sont comme des ombres lentes et légères (elles raffolent des pommes, et lors-qu'elles voient l'enfant, elles accourent pour que celle-ci leur en lance, pour son plus grand plaisir). Dans ce brouillard, ne demeurent visi-bles que les pommes rondes et fermes, plus nettes, plus solides que tout le reste. Fanaux dans la brume pour quels voyageurs risquant de se perdre, ou peut-être déjà égarés ? Der-nières lampes, éteintes les unes après les autres, soufflées par les merles. Qui veillera ensuite ? Qui éclairera, maintiendra la simple flamme qu'on n'aura pas su dire ? Bientôt l'ar-bre sera entièrement dépouillé, merles et grives iront ailleurs chercher provende, ou s'approcheront un peu plus de la maison pour venir picorer les miettes et les graines ré-pandues sur la terrasse. Dernières lampes suspendues dans l'air d'automne, mêlées aux oiseaux, promises à la chute...
Je regarde le pommier, je ne me détourne pas, comme s'il y avait autre chose, à attendre ou à deviner dans l'abri léger de ses branches. Il faut s'en aller à chaque fois (d'autres tâches attendent !), abandonner l'arbre, tout en res-tant fidèle, en continuant à veiller, sans même y penser, parfois, en accordant place, obscuré-ment, à sa présence. Je ne pense pas qu'au pommier ! Mais, étrangement, sans que je m'en rende compte, il m'est présent à l'esprit en quelque façon, je me tiens non loin de lui, je m'appuie à lui tout le jour.
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L'arbre au bord du jardin, les dernières pommes : cela, oui, si présent, inexplicable-ment émouvant, insistant. Mais il y a autre chose aussi, qui fait que je n'en ai pas fini, qui reste à saisir, ou à venir, qui va se donner à voir peut-être, dans ce qu'on voit pourtant chaque jour. Le pommier peu à peu dépouillé m'incite à ne pas me détourner, m'invite à avancer, ou à accueillir un peu mieux. Tout ne s'arrête pas là. Contemplant les pommes, je pressens autre chose, appelé par ce très peu dont je ne peux rien dire.
Je regarde, j'ignore presque tout. J'essaie de voir mieux, de comprendre, tout en sachant qu'insister risque de tout obscurcir. Plutôt tenir ici, sans peser, sans chercher à savoir, car ce n'est pas de savoir qu'il s'agit. On est là, on est l'hôte de ce qui est là, qui désarme et qui comble, on est sans prise, désireux d'avancer, incapable de répondre. Quelque chose est là - les fruits dorés ? les branches qui ploient ? l'air frais d'octobre dans la cage de rameaux que traversent les merles ? les dernières feuilles ? quoi ? -, quelque chose qui se livre, fugace et poignant, qui demande de regarder encore, d'approcher, de rejoindre, qui appelle et impose de parler - oui, il faut tenter de dire cela -, qui de loin me touche et me saisit, sans se laisser saisir.