Dans un pays de palmiers, de balsamiers, d'eucalyptus, d'oliviers et de citronniers, de myrtes, de fèves, de poivrons, d'aubergines, de fontaines aux riches plaines saturées de soleil, où amandes, figues, dattes, raisins et divers autres fruits se cueillent à profusion, où les poissons abondent, on a vite fait de se laisser aller à la jeunesse, à son insouciance, à sa langueur. En comparaison, combien austères apparaissent la loi et ses prophètes...
Frais matins, chants des cailles, pleins feux du midi, douceur du soir, charme des nuits érotiques, mystères et magies de l'Orient, trésors transportés par les caravaniers, valent mieux que le rigorisme des anciens. Paresse, gourmandise, luxure, orgueil, envie, colère... Le mal aurait atteint son apogée : six démons possédant tout ton corps, Marie-Madeleine. Six péchés capitaux ? Si tel est le cas, tu échappes au septième, à l'avarice, toi que ne songes qu'à donner.
Marie-Madeleine, si tu le veux bien, je te parlerai au cœur... Débarrassés quelques heures de leurs soucis de semences, d'eau, de dur labeur, les hommes viennent vers toi. Ils sentent bon la rivière, la menthe sauvage, le lait frais des brebis. Ils rêvent avec toi, jouissent, rient, reprennent des forces, te confient leur mélancolie. Tu es le bateau qui les transporte de la rive de la nuit à celle de la lumière. Le passeur de paix au sein des turbulences du monde, l'initiatrice de l'amour avec ton corps éphémère. Pas d'interdit avec toi. Tout phantasme est permis et le plaisir n'est pas amer.
La passion... tel serait ton septième démon, celui qui fait peur, car la passion brûle, ravage, détruit les cœurs, du moins le croit-on. Elle ne te quittera jamais. C'est par elle, grâce à elle, que le beau fils du ciel expulsera tes autres démons. Tu y goûtes avec ta folie de femme insatiable, dominée par tes pulsions, terre toujours inassouvie. Tu y goûtes avec ta rose d'amour, te donnant toute, désirant un tout inaccessible, dépassée par ce que tu cherches, rêvant d'ailleurs, d'étreintes plus larges, oiseau blessé. Car aucun homme n'est en mesure de t'offrir l'eau à laquelle tu aspires. Mais chacun t'ouvre, agrandit ton cœur, le prépare à la recevoir à ton insu.
Comme languit une biche
après l'eau vive,
ainsi languit mon âme vers toi mon Dieu.
Tes amants te pillent. Au matin, tu es délabrée. Que t'importe. Tu continues d'aimer. Plus tu donnes du plaisir, de la paix aux hommes de passage, plus tu creuses l'amour en toi. Quand Jésus vient chez ta sœur Marthe, à Béthanie, tu en débordes, tu en ruisselles avec tes larmes, ton parfum, ta chevelure déployée.
Madeleine de l'eau, tout coule en toi. L'eau de ton sexe exhale une huile parfumée. Tu es le parfum, l'huile de l'amour que ce parfum annonce, symbole de vie au-delà de la mort, image de ta tendresse fervente, de ton adoration dans l'humilité. Toi qu'on appelait « la pécheresse », c'est avec ton corps, ton sexe que tu as été sauvée. Car Jésus ne condamne pas la sexualité. N'es-tu pas sa tentation sur terre ? Loin de te répudier, toi qui aimes les hommes, Il t'emmène et tu marches avec Lui. Ainsi se sauve-t-Il Lui-même.
Comme ceux qui croisaient son chemin, Lui as-tu demandé quelque chose ? Une bonne récolte par exemple, pour le domaine de Béthanie ? Ou de ramener un troupeau perdu ? La guérison d'une servante malade ? Rien de tout cela apparemment. Tu voulais juste Le suivre avec tes huiles et tes baumes, Le parfumer, Le coiffer : qu'Il soit resplendissant, le plus beau des hommes ! Comme tu as eu raison de ne rien vouloir. Car c'est à toi qu'Il donnera tout, à toi en premier.
Quand tu oins la première fois sa tête et ses pieds de ton nard précieux, tu te présentes comme une femme libre. Ce n'est pas l'homme qui t'initie à son sexe. C'est toi qui unis ton Seigneur à l'amour de la femme. Entouré de parfums, du début à la fin, aura été ton Seigneur. Myrrhe des mages à sa naissance, parfum subtil de votre rencontre. Mélange de myrrhe et d'aloès de Nicodème, à la mort du maître : cent livres pour l'embaumer, soit trente-trois kilos ! Bien plus que les mages ! Fou, aussi fou que toi ce Nicomède qui ne lésine pas sur la marchandise. Comme toi, il aime dépenser en pure perte, semer dans le vent. Dans cette perte, tu donnes comme tu as vécu et tu gagnes à ton insu, tu poursuis ton initiation, celle qui conduit à la renaissance. Et ce parfum te suivra au-delà de la mort, si l'on en croit La Légende dorée où il est dit que tu laissas une douce senteur : Pendant sept jours, ceux qui entraient dans l'oratoire la ressentaient.