Au frais muguet
La senteur fraîche du muguet pique mes narines, s'élève jusqu'à mon cerveau, irradie tout mon coeur. Je frissonne. Des rayons de lumière traversent la fenêtre, tintent sur les grêles clochettes. Le printemps est là, plus vigoureux chaque jour, qui appelle les hirondelles frileuses, endormies sous des miettes de froid matinal.
Mon bouquet de muguet, c'est mon père qui l'a cueilli au jardin, dans notre petite Sologne, une heure avant le départ de mon train. Délicatement ma mère a entouré les tiges dans un morceau de papier d'aluminium :« Comme ça, il se conservera mieux », a-t-elle dit en souriant. Ce qui est sûr, je le sais d'expérience et d'avance je m'en réjouis, c'est qu'il tiendra beaucoup plus longtemps que celui qu'on achète à la capitale. Même l'odeur diffère, plus intense, comme les fleurs qui ont poussé lentement, naturellement, à leur temps, en pleine terre.
Blanc immaculé, vert tonique, mon fringant muguet se pavane gaiement dans un vase étroit et transparent, où filtre la lumière de plus en plus alerte. Le café fume et je tressaille de joie dans ce petit coin de paradis. Le monde est neuf, une nouvelle fois, comme chaque printemps, chaque matin, chaque instant. Je le bénis des yeux, les mains vides, dans le bonheur qui nous vient de l'attention aux petites choses.
Comme presque chaque année, auprès de mon frais muguet, tandis que je lis sur la table de la cuisine, juste après le petit déjeuner, une vingtaine de pages d'un recueil de poésie et quelques passages de la Bible, j'éternue vivement à plusieurs reprises. Le signe ne me trompe pas : je couve un rhume. La nuit qui suit, à moitié endormie, la gorge enflammée, j'avale douloureusement ma salive. Au matin, la tête vaseuse, une écharpe de laine autour du cou, je retrouve mes fleurs allègres, aussi pimpantes que les jours précédents. La lumière coule en filets d'averse sur la table, les murs. Mes jambes vacillent, une étrange tristesse se glisse en moi, mêlée d'une joie ineffable.
L'haleine doucement glacée qui se dégage du bouquet me tourne la tête et la gorge me brûle. C'est insoutenable, il me faut repousser le vase, le temps de prendre mon petit déjeuner.
Ces matins-là, je le sais, je n'aurai pas de plaisir à lire - tout juste pourrais-je écrire - et, dans quelques jours, dans une semaine voire plus, quand j'irai mieux, mes fleurs seront fanées. Pendant une semaine, je le sais, je ne prendrai plus part au renouveau de la saison, je n'aurai plus de joie à couper le pain frais, à manger une pomme fruitée, à écrire. Et cependant, dans cette frustration, je le sais encore, le monde résonnera en moi, à mon insu, et tout me sera redonné avec une joie décuplée, précieuse, infiniment. Le temps du muguet déjà fini, l'acuité de son souvenir aiguisera mes narines, avivera mes sens puis, avec une ferveur attendue et inespérée, la fragrance enivrante du lilas inondera les beaux jours du mois de mai, et ma plume, alerte, tressaillera de plaisir sur mes feuilles blanches de printemps.