Je n'ai commencé à lire des livres que très tard, sans doute les premiers manuels scolaires aux pages jaunies, illustrées par les gravures de Gustave Doré, puis la série des « Lassie » d'Eric Knight, en collection « rouge et or » : les aventures incroyables de la chienne fidèle, exilée en Écosse, qui parcourait des centaines de kilomètres pour retourner vers ses maîtres dans le Yorkshire, me faisaient pleurer d'émotion. Ce furent aussi mes premières expériences du voyage aventureux dans les grands espaces, Highlands d'Écosse, Cheviots, North Moors du Yorkshire, des terres du nord qui convenaient à mon paysage mental. Les infortunes du colley se déroulaient dans des contrées pauvres que je n'ai ensuite jamais cessé de rechercher. La Cornouailles anglaise, les moors du Devonshire et du Somerset, furent mes premières destinations de voyage. L'Irlande s'est incrustée plus tard dans mon esprit, à la lecture d'un magazine. Son influence s'orna au début d'élégants clichés avant que ne m'apparaissent le drame de son histoire et la géniale incohérence de son peuple.
Je n'ai jamais cessé de lire des livres. Avec les voyages, ils demeurent les meilleurs souvenirs de ma vie. Mes héros ont souvent été des écrivains ou les personnages qu'ils ont créés. J'ai une admiration sans bornes pour Thomas Hardy, Céline, Cioran, Borges, Gracq, Henri Thomas, et bien d'autres. Mon premier voyage à l'étranger, je l'ai fait dans le Dorset, sur les traces de Thomas Hardy, dans les lieux mêmes où se déroulent ses trois grands romans, Jude l'Obscur, Tess d'Uberville et Le Maire de Casterbridge. Je ne suis pas loin de partager le point de vue d'Oscar Wilde, quand il affirme que « les seuls personnages vrais sont ceux qui n'ont jamais existé » ; et je le suis encore quand il ajoute que « l'un des drames les plus poignants de sa vie fut la mort de Lucien de Rubempré » dans Les Illusions perdues de Balzac.
Après avoir dévoré des livres, je constate aujourd'hui que j'ai perdu beaucoup de temps à lire une quantité d'ouvrages inutiles, et je crois bien qu'il vaut mieux lire vingt bonnes lignes que cent romans ordinaires. L'avalanche de textes imprimés qui caractérise notre époque est une pratique morbide et un signe de déclin. Peu d'œuvres, surtout les romans, ont une réelle dimension poétique et une portée spirituelle qui sont les signes d'une vraie littérature. La majorité des textes ne sont que divertissement gratuit, arguties ou discours sans intérêt. Rien ne changera tant que les rapports d'argent ne cesseront de dominer la planète.
Un livre n'est intéressant que s'il en résulte une quantité infinie d'interprétations. A défaut de la changer, un bon livre doit au moins modifier la vie du lecteur. C'est plutôt rare. Cioran avoue n'apprécier un livre que « par le trouble, par le poison qu'il verse en lui ». Il ajoute que « les écrivains professionnels sont le produit de l'ère bourgeoise », et que « pour un écrivain, la seule manière de garder un brin de prestige est de cesser d'écrire ». Quant à Borges, il affirme avec autorité que « ce qui importe, ce n'est pas de lire, mais de relire », il constate que « l'imprimerie a été l'un des pires fléaux de l'humanité, car elle a tendu à multiplier jusqu'au vertige des textes inutiles ».
Enfant, j'ai vécu dans un hameau, à deux kilomètres de la côte. C'était quelque part dans une contrée indécise, entre la mer et la campagne. À ma porte je pouvais plonger dans le mystère des bosquets, des talus et des chemins creux, ou bien me promener sur les étendues aérées des grèves et des landes du littoral. D'avoir vécu ainsi dans une sorte de lisière peut expliquer ma nature versatile, mon incapacité morbide à faire des choix, ma tendance à inventer des dilemmes au quotidien. Je n'ai jamais désiré une chose, sans désirer immédiatement après son contraire.
J'inventais tous les jeux avec les branches des ormes ou des sureaux. Il m'est arrivé d'accompagner toute une après-midi la course d'une tige de bois flotté, en suivant le courant d'un ruisseau jusqu' à la mer. Beaucoup de mes heures vacantes, je les ai consacrées aux arbres. Ils demeurent pour moi de vieux et chers amis. Leur présence vivante me rassure sur l'équilibre du monde. L'arbre épouse à la fois la terre et l'air; au fur et à mesure qu'il déploie ses racines vers les profondeurs, il s'élève vers le ciel et aspire à la lumière. Quelle leçon pour l'homme ! Il n'y a pas deux arbres semblables; et l'œil ne voit jamais un seul arbre de la même façon. Je me souviens de journées entières perché sur la cime d'un cyprès, à quelque quarante mètres au-dessus de la vie fourmillante. Quand j'avais fini de scruter les mille points cardinaux jusqu'au fond de l'horizon, je rêvassais, c'est-à-dire que je commençais à explorer mes routes intérieures.
« Depuis longtemps, je me vantais de posséder tous les paysages possibles », écrit le jeune Rimbaud dans Une saison en enfer.
À l'école, j'aimais par-dessus tout la géographie, parce qu'elle était une invitation au voyage. J'excellais à dessiner de mémoire les contours de la carte de France. Aujourd'hui encore je peux le faire les yeux fermés, et j'éprouve toujours autant de plaisir à lire une carte qu'à lire des livres. Les pouvoirs de la géographie sont infinis, cela part de la connaissance élargie de notre planète à l'exploration méticuleuse d'une région qui n'épargnerait aucun détail. C'est cette micro-géographie qui m'intéresse et me conduit souvent à écrire. Si j'ai aimé faire l'école buissonnière, c'était par amour de la géographie, car elle me permettait de rassembler l'univers tout entier à l'intérieur d'un périmètre restreint de la campagne. En observant le cours d'un ruisseau je voulais m'initier aux grands fleuves ; un tertre de vingt mètres de haut devenait montagne, la moindre broussaille s'apparentait à la forêt équatoriale. La géographie est initiatrice d'imagination, de curiosité, et accorde une large place au déplacement afin de mieux la comprendre.
Cet intérêt pour la géographie a rendu possible que je puisse très tôt visualiser certaines qualités du temps. Ainsi, le défilement des mois et des saisons m'apparaît toujours comme un voyage à travers la campagne, où dominent tantôt les ombres, tantôt la lumière. Les mois du calendrier ne sont en fait que des portions de chemin qui se suivent sur un périple d'une année en dessinant une courbe sinusoïdale. Plus que des repères dans le temps, ce sont des étapes d'un itinéraire qui prend son départ le jour de l'an pour aller jusqu'à Noël. Janvier et février se partagent un parcours blanc, recueilli, assez long et figé, qui se fraie un passage à travers une campagne vide. Mars et avril arpentent une route plus lumineuse qui traverse un décor vert de feuillage frais. Ensuite ce sont les clairières inondées de soleil qui appartiennent à l'été. Mai et juin me semblent baigner dans une lumière plus éclatante et plus solennelle que juillet et août, où quelque chose de saturé, de déjà vieux et lancinant commence à ternir le sol recuit. À partir de septembre le chemin bifurque vers une direction qui doit être celle de l'ouest. Il paresse dans les sous-bois sous des clartés vespérales, mordorées, avant de s'engager vers des régions sauvages, déshéritées, où les nuits s'attardent.
Si les saisons étaient libérées de l'entrave du calendrier, elles pourraient respirer plus librement et nous accorderaient plus d'énergie. Découper les saisons, segmenter l'année en mois nous place sous l'emprise d'un ordre du temps qui nous emprisonne et freine notre appartenance au monde.
Je courais sans but pendant des heures sur les rivages ventés de la baie d'Audierne. Aux vacances je ramassais les pommes de terre ou découpais le goémon à la faucille, laminaire, fucus vésiculeux, avant de l'étaler sur le plat de la dune pour le faire sécher. Il me semble que j'ai toujours recherché de vastes horizons. Beaucoup de routes d'aujourd'hui n'existaient pas, et je trouve que les paluds étaient bien plus étendues à cette époque. L'une des meilleures choses à faire pour l'avenir de la Bretagne et de tous les paysages archaïques serait de supprimer les routes secondaires, surtout si elles sont touristiques. La terre y retrouverait sa force nue. À présent, la palud, terre de l'âme, a été abandonnée à des producteurs sans scrupules. Les gens des paluds ne se souviennent de rien et n'espèrent plus rien que ce qui se nomme progrès.