Je me souviens qu'entre moi petite fille et mes trois tantes il y avait une complicité. Je ne les ai jamais trahies. Mon grand-père aurait pu me donner tous les bonbons de la terre, jamais je ne lui aurais dévoilé tout ce que je savais que Tante Fanny et Suzanne faisaient en cachette. Elles allaient se promener avec des garçons, elle se peignaient le visage dès que nous sortions, elles riaient dans la rue. Dès que nous revenions chez les parents, on aurait cru des petites filles comme moi.
Ma grand-mère était très discrète. Je me souviens, elle m'emmenait au lavoir rue des Rosiers. Je la revois accroupie, elle lavait de gros sacs de linge, agenouillée.
Ils habitaient rue Pavée. De leur fenêtre, je voyais la synagogue. Par une autre, perchée sur un tabouret, j'attendais ma mère. Je la voyais monter les marches du métro. Les courants d'air faisaient tourner sa robe autour de ses jambes. Plus tard j'ai repensé à elle devant l'une des plus belles photos de Marilyn Monroe.
Lorsque nous redescendions, je ne comprenais pas pour quelle raison ma mère se retournait souvent, comme si elle guettait quelqu'un.
Et puis un matin ce fut très bizarre. Très tôt deux messieurs sont venus nous chercher. On aurait dit que nous allions partir en vacances. Ma mère faisait une petite valise avec quelques vêtements. Elle avait préparé quelques bigoudis mais un des hommes a dit : « Là-bas, vous n'en aurez pas besoin. »
Elle me sourit mais pas comme toujours.
Nous sommes descendues dans la rue. Il y avait un monsieur de chaque côté de nous.
Après je ne sais plus très bien. ça devait pas être des vacances. Nous avons été quelque part de très grand. Il y avait beaucoup de monde, d'agitation. Plus personne ne parlait. Il n'y avait que des cris et des pleurs. Je me demandais ce que nous faisions dans cet endroit.
Ma mère ne lâchait plus ma main. Je pleurais comme les autres enfants. Elle ne chantait plus. Toujours elle disait : « ça va aller ». Nous sommes restées comme cela très longtemps.
Je crois que nous ne respirions plus. Malgré mon âge, je savais que nous étions en danger.
Plus tard, mais je ne sais pas combien de temps après, nous étions ailleurs. J'entendais les grands dire : « Nous sommes à Pithiviers ». Chaque jour était pire. C'était comme si mon enfance s'était arrêtée. J'ai ressenti un sentiment d'impuissance et de faute quand ma mère pleurait, quand elle a hurlé pour ne pas me quitter. Je n'ai rien pu faire. J' n'avais pas assez de force pour la retenir. Ils n'ont pas écouté ses cris. Ils ont arraché sa main de la mienne. C'était la dernière fois.
Ensuite, on m'a demandé de ne pas pleurer.
On m'a expliqué que je n'aurais pas mal et je me suis retrouvée la tête rasée.
Je ne savais plus comment je m'appelais. Je ne savais pas où j'étais et pourquoi on nous avait fait cela.