20 décembre, 14 heures 45
Ça y est, je suis sur la grève, en route vers la pointe de Grave.
J'ai fermé les volets, purgé les tuyauteries. J'ai poussé le portail. J'ai traversé la route, marché droit derrière, rue des Trémières, à travers ce lotissement, ces villas quelconques. Croisé quelques courageux à bicyclette ; jour gris.
Avant de partir, j'ai donné des coups de téléphone, voix de Monique, voix d'Hélène. Mais tout ça je l'écrirai ce soir sous la tente.
Ici et maintenant : des goélands qui volent vers le sud, l'écume qui se méli-mêle, le sable humide, le grondement-chuchotis de l'océan au bord de la France.
Le soulagement, comme toujours, en arrivant en lisière de forêt, quittant l'ombre, le brun et les verts électriques de la mousse et des lichens. Soulagement de trouver la vraie lumière, du sable, la percée du chemin, entre deux croupes, donnant sur le vide, sur le grondement-chuchotis qu'on entend depuis la maison. Le bord de la France. L'air enfin.
La bave-miroir laissée par l'océan qui se retire, là-bas, avec des oiseaux qui picorent. Une touque rouille, un fût bleu en plastique. La touque couchée, le fût debout en biais. Et ces petites merveilles de plantes grasses, gris neige, gris cocon, gris soie, gris perle. Dessus. Gris vert dessous.
J'ai quitté la route du Truc Vert au lieu-dit Bayle. Il est 15 heures, je vais commencer à marcher vers le nord. Les nuages du sud-ouest sont déjà légèrement orangés. Demain est le jour le plus court de l'année.
20 heures, sous la tente, avec la lampe frontale
La lune est dans son premier quartier, elle apparaît à travers les nuages pommelés, lumière chaleureuse comme une gorgée de thé chaud. Elle éclaire assez pour que j'aie monté la tente sans allumer la lampe.
J'ai marché jusqu'à 7 heures passées. J'avais envie de marcher encore. Personne sur la plage. La brise douce, pas froide pour un sou, du sud-ouest. La pénombre, pas la nuit noire. Les restes de lueur solaire sans doute, et cette lune.
Mais j'ai déjà mal aux pieds, aux fesses, aux mollets. Aucun entraînement. C'est pour débuter par une courte distance que j'ai quitté la maison à 14 heures. Et parce que j'en avais envie, ici, tout de suite, il fallait que je fasse ça et pas autre chose.
Je suis quelque part entre Le Grand Crohot et Le Porge-Océan. La dune est raide comme une falaise. J'ai trouvé un genre d'éboulis de sable pour grimper cacher ma tente entre des croupes velues d'oyats.
Elle s'agite. J'espère que le vent ne forcira pas trop et qu'elle tiendra et qu'il ne pleuvra pas comme l'a annoncé le répondeur téléphonique de la météo. Mon double toit s'esplafare sur la chambre. Je ne sais pas pourquoi. J'aimerais bien qu'on m'explique.
Il fait doux, doux. Ici, personne ne me remarquera. Ni les 4X4 ou les motos dont on voit des traces sur le sable. Ni les chasseurs en 4L, il n'y a pas de route, que je sache. Quand j'ai débouché sur la crête de la dune : la lande à perte de vue. Une lande de brande, me semblait-il, dans la lumière de la lune. J'ai dit pour moi-même : putain que c'est beau.
Personne ne me remarquera. Même pas « la teste de bouc », il fait si clair.
Depuis que j'ai allumé la frontale, ça me paraît sombre, dehors, avec des nuages menaçants. Mais je crois que rien n'a changé. C'est la frontale qui m'éblouit. C'est le foyer douillet qui annihile l'extérieur. Je crois que les oyats brillent toujours sous la lune. J'irai voir, tout à l'heure.
J'ai résolu d'écrire le soir. De ne pas me laisser aller à la bonne conscience du marcheur ayant marché et s'estimant libéré de toute autre tâche. D'ailleurs je n'ai pas beaucoup marché.
Merveilleux : je vais passer Noël toute seule sur la plage...
Je me demandais en marchant le long de l'océan si le bien-être que j'en éprouvais ne viendrait pas de la nostalgie de la navigation. Ces jours de traversée dans les alizés, de monotonie et d'horizon vide. No man's land. J'aurais la nostalgie de ces heures de quart à la barre, si durement ressenties autrefois ?
Ici, c'est moins mouillé, c'est moins bizarre... Je me sens moins exposée. Marcher sur cette longue plage un jour et une nuit d'hiver, c'est un peu comme être en mer ; mais pas tout à fait.
Je regardais les bateaux. Il y en a plus d'une dizaine devant moi. Ou alors, deux bateaux ? Et les autres lumières qui clignotent comme des baguettes magiques, ce sont les signaux des filets maillants. C'est très chaleureux aussi, cette compagnie de lucioles au-delà de l'écume furieuse.
J'aimerais aller à bord de ces bateaux. Savoir ce qui se passe là-bas pendant que je suis ici sur le sable. Je sais ce que font les gens dans leurs maisons le long des routes. Je voudrais savoir ce qu'ils font dans ces bateaux.
C'est galère pour les poissons, cette côte ! Les lumignons clignotent, sympathiques, sur l'eau. Et les poissons sont en train de crever.
« Ils ne m'ont rien fait, les poissons », répondait Titouan quand je lui disais ma fascination pour les pêcheurs.
Elles ne m'ont rien fait, les pommes. Comme dîner, j'ai croqué une pomme.
Sortie de la tente pour pisser. Brr, c'est quand même bien d'avoir une tente et un creux dans les dunes ! C'était comme monter sur le pont du voilier... Rentrée en catastrophe, ou presque. Dans le sac de couchage.
Je suis arrivée au Crohot sans m'en apercevoir. Sans avoir reconnu « le spot du sud », les sables désertiques où j'ai poussé mon front contre le sein de Philippe et où nous nous sommes roulés à deux !
Je n'ai pas reconnu non plus les blockhaus.
Seulement deux. Très contournés. Les sphinx de notre civilisation. Sphinx en toc.
Andi et Wanda les appellent « bunker ». Selon eux, en allemand, « blockhaus » signifie « cabane en rondins ».
Je me suis aperçue que j'étais au Crohot à cause de la cabane. Ce cube blanc au loin. On a enlevé l'écriteau bleu, ski-surf, peint par Philippe. On a enlevé la cabane du surf. Et la cabane des gaufres. Et le filet de volley. Il ne reste que les poteaux. Et on a enlevé les caillebotis. L'hiver, on rend la plage aux éléments.
Ils y sont, les éléments, à l'état pur. Si accessibles désormais. Si bruts et forts. Du moins pour l'eau, le sable et l'air. Le feu c'est le soleil. Il se révèle feu seulement au moment où il va disparaître.
Je suis passée devant la cabane du Crohot à 17 heures, ne me suis pas attardée, au contraire. Je rasais les murs (rasais les flots, en réalité) parce que j'avais vu une puis deux silhouettes surgir de derrière la buvette couleur bois.
Cet après-midi, je n'ai rencontré que cinq personnes et deux chiens. Et deux silhouettes. Des promeneurs. Se dirigeant vers le sud. D'abord un groupe de trois femmes, une âgée et deux jeunesses, et un jeune chien qui s'est précipité pour jouer avec moi. « Médor ! » l'ont rappelé les donzelles. Puis deux hommes, un vieux un jeune, un chien entre eux.
« Bonjour ! » m'a lancé le jeune.
à 17 heures 30, les deux silhouettes avaient disparu et le soleil se couchait. Je me suis assise sur mon sac à dos pour regarder le premier coucher de soleil de ma randonnée.
Dommage : en marchant, je tourne le dos au soleil. J'aurais vu ses jeux sur l'estran, si j'étais partie de la pointe de Graves ; une vision colorée, riante peut être... Mais il est important dans un voyage d'aller vers l'inconnu. Avoir l'impression de partir et non de revenir chez soi.
Le soleil, orangé foncé, rond, tangentait l'horizon clapotant. Puis il s'est enfoncé parmi les nuées, barré, tigré de gris foncé.
Une plaque rougeoyait au dessus de ma tête, très haut, et non à l'horizon où elle aurait dû être. À travers les nuages pommelés, comme la braise sous la cendre. Ou comme la lave en fusion, avec une croûte qui commence à se solidifier.
Voilà pour le feu.
L'eau, elle est furibarde, pas très loin. On dirait rapides, cascades, geysers. Échevelée, elle lance des salves.
L'air... est en train de souffleter la tente et arracher les piquets.