La lecture de ce livre m'a bouleversée et je n'aurais pu attendre le
lendemain pour le terminer, si heureuse de ce printemps et de cette
renaissance qui en font le dénouement. La belle écriture de M H Prouteau
donne à ce récit son juste sens et sa force. Chaque mot pour dire les
maux est "à sa place"; la liaison entre les thèmes abordés est très
habile et extrêmement intéressante. Un livre très fort. Marie-claire, une lectrice de la librairie "Le Bleuet" à Banon (04)
Marie Henry, Gauguin et les autres
Le Drian Marie
Le bruit du souvenir ne meurt jamais parmi le vent du
Pouldu. Il s'efface parfois mais revient tendre ou léger comme presque rien.
Pour l'entendre, il faut avoir regardé le ciel, les couleurs de l'océan, du
pain, du tablier de la voisine. Avoir connu l'odeur du sable, des dunes et du
goémon. Avoir été l'ami de la cheminée, du sel, du cidre et de l'eau de vie.
à qui goûtait tout cela, le bruit du souvenir a dit une
partie de sa musique dans la brume. Alors les mots et les notes se sont
accordés pour jouer en sourdine. L'écrivain de ce souvenir imaginé a touché et
reconnu la plus émouvante amie de ces peintres qui vinrent un jour troubler sa
vie et encombrer son auberge. C'est Marie, Marie des Grands Sables, Marie
Henry, Marie Poupée, Marie des peintres du Pouldu.
Trois voix de femmes pour évoquer ce souvenir : Jeanne,
Marie, la mer.
Format: 12x17
Nombre de pages: 128 pages
ISBN: 978-2-84418-241-8
« Qu'est-ce qu'elle aura, Jeanne, pour aujourd'hui ? - Un pain de six livres... Bien cuit... Pareil. » La femme fait le poids en silence. Elle ajoute un des morceaux plus frais, préparés, là, sur la table. Pour l'appoint. Elle sait, cela se devine, que le morceau ajouté fait largement dépasser les six livres. Elle voudrait que Jeanne voie ce surplus. Le remarque à peine. Qu'une lueur au moins éclaire les yeux. Que la tête se lève. La femme pourrait bien sûr insister : « Vous avez vu, Jeanne, j'ai fait bon poids... ! » Mais le regard de Jeanne s'illuminerait de fière ironie : « Ah ! T'as encore envie de savoir des choses ! C'est pour cela que tu joues bon poids... T'as envie de savoir pour le dire après entre deux pesées et jouer l'importante ! Rien aujourd'hui... Fallait pas fouiner, pipelette ! » On ne peut rien demander lorsque l'on désire apprendre. Et la femme au pain doit se taire. Elle a trop envie de savoir ce qu'il s'est passé hier soir sur la plage. Elle affiche alors, silencieuse, l'air satisfait de celle qui vient de faire une bonne action. Désintéressée. En l'occurrence, aujourd'hui, le bon poids. Le menton légèrement rentré, la femme au pain attend. Jeanne, visage baissé, cherche lentement la monnaie dans la poche de son tablier à carreaux. La poche de devant. Avant même de franchir le seuil du magasin, elle l'avait sa pièce, bien serrée dans la main gauche. Elle n'est pas femme à faire marquer. Même un pain. Fût-il de six livres et un peu plus. Non, ce matin, elle aime chercher et prendre son temps. Elle aime que marne la commère dont elle sent le souffle se pencher lentement vers elle : « Ce n'est pas grave... Jeanne... Vous me donnerez la semaine prochaine... ou si vous passez... à l'occasion. - Mais non. Je l'avais. J'ai vérifié avant de partir. » Jeanne prend le temps de chercher. Elle sait exactement à quel point elle intéresse. Pas elle, juste l'endroit où elle habite. Et encore... à peine ! Seulement cette cuisine d'où l'on peut voir, deviner - au moins assez pour en dire - ce qu'il se passe dans l'ombre des bougies, derrière les fenêtres de la Buvette de la Plage. Derrière les fenêtres et dehors, puisque hier soir, justement, il paraît que sur le pré, dans les rochers et plus tard sur la plage... Mais a-t-on vu quelque chose au moins ? « J'ai eu du mal à dormir avec cette pleine lune ! On est comme en plein jour. Même avec les volets fermés. Enfin, du moment que de chez nous on n'entend rien ! Vous avez bien dormi, vous, Jeanne ? » Si Jeanne se tait, là, elle le devine, elle saura l'isolement, les lèvres pincées, le regard de côté, le poids escamoté, le silence hostile durant des semaines. Elle a vu des choses. On le suppose du moins. On l'a regardée venir jusqu'à ce four éloigné de la côte. Si elle a marché jusqu'ici, c'est qu'elle avait à dire. « C'est vrai que ce n'est plus pareil depuis qu'elle a pris des pensionnaires... - Des pensionnaires ? Jeanne ? Mais elle en avait déjà ! Tous ces marchands de sable ! Vous n'allez pas me dire ! C'est pas Sainte Anne qui a apporté ces barques-là à cinq heures du matin tout de même ! Enfin, ça la regarde, hein ! Elle a des chambres après tout. Mais quand même, des marchands de sable qui restent plusieurs jours à rien faire...C'est bizarre, non ? - Je crois que ceux-là... Enfin... ceux-là viennent de Pont-Aven. - Ils ne sont pas nés là-bas toujours ! ça se saurait ! Enfin, ma pauvre Jeanne, habiter si près d'un chahut pareil ! » Elle raconte enfin, Jeanne, pour le plus grand délice de la femme au pain. Elle raconte et décrit les hommes, deux au début, trois à présent, qui, elle le confirme et le tient du capitaine Jacob, ont bel et bien pris pension à la Buvette de la Plage. Non. Elle ne sait pas à quel prix ni pour combien de temps. Jeanne dit leur allure rapidement mais semble manquer de mots pour décrire leur vie. à la femme au pain qui souvent travaille la nuit, elle n'ose dire tous ces moments perdus qu'elle voit de sa fenêtre. Elle hésite à parler de ces promenades, du temps, de tout ce temps qu'ils prennent, ces hommes, pour seulement dessiner ou simplement être là, devant un rocher, une barrière, un champ, un bout de mer. Elle a peur d'une moue de dédain. La femme au pain mépriserait tous ces moments perdus... pourquoi donc ? Elle hésite, Jeanne, à dire qu'elle a déjà traîné, elle, et bien avant ces hommes, en tous les lieux, où, de derrière les carreaux, elle a vu qu'ils tardaient. Elle hésite à dire que leur présence la change de toujours la mer, de toujours attendre. Mais ce ne sont pas les errances de Jeanne qui intéressent la femme au pain. Celle-ci veut des noms, des heures, des gestes. Cette nuit ?
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