Elle m'a demandé de lui en prendre une demi-livre. Sans
préciser. Une demi-livre seulement. Et de revenir s'il te plaît rapidement. De
ne pas m'attarder. Elle les aime fraîches et frémissantes encore dans le
sachet.
« Je les veux vivantes. »
a-t-elle dit fortement en faisant claquer derrière moi la
porte de notre palier.
Je n'aime pas demander une demi-livre. Cela me met mal à
l'aise. Déjà, je n'aime pas aller aux commissions pour elle. Alors encore moins
pour des demi-livres. Pire, des petites demi-livres. Je dois le préciser devant
tous. Elle y tient.
à chaque fois. Lorsque le matin, lors de mon passage, elle
dit : « petite », je dois ensuite, devant tous, le répéter. J'hésite souvent.
Mon achat prend alors du temps. Sur la sciure du carrelage, les autres clients
s'impatientent et soupirent déjà en me regardant. Je le sens. Je me crois alors
obligé d'en dire davantage. J'ai toujours pensé qu'il était rude de faire des
achats pour un autre que soi. Et je bredouille :
« En plus, je voudrais, mais cette fois ce ne sera pas pour
moi... »
Il me faut ensuite demander un pochon spécial. Y faire
marquer le prix d'une façon suffisamment voyante pour que l'autre le lise et
rembourse aisément sans que j'aie à le dire. Tout cela est déjà délicat, mais
se complique singulièrement si l'autre personne, celle pour laquelle je dois
faire aujourd'hui des achats, a demandé des langoustines. Une demi-livre. Une
petite demi-livre. Un point c'est tout.
Elle m'a dit exactement :
« En plus du petit dessert au chocolat amer, rapporte-moi
donc une petite demi-livre de langoustines. »
Et je n'ai pas osé, ou pas pensé - je ne sais jamais si je
n'ose pas ou si je ne pense pas - demander.
C'est bien la première fois que j'achète des langoustines
pour elle. Elle ne m'avait jamais demandé de crustacés et je suis très
embarrassé. Une autre personne aurait précisé. Elle ne l'a pas fait. Elle ne
précise jamais et déjà plus d'une fois m'a ainsi laissé dans l'embarras. Elle a
seulement laissé une indication inutile qui ne peut guider mon choix. Une
indication destinée sans doute à excuser sa soudaine envie de langoustines.
Elle a dit :
« C'est dimanche. Après tout. »
Je le savais.
Ou je l'aurais remarqué à cause du petit dessert au chocolat
amer. Mais pour ce qui est de la taille des langoustines, elle n'a rien ajouté.
En attendant mon tour à la poissonnerie, j'ai vu de loin
trois cageots. Trois cageots. Trois grosseurs. Comme au temps de la grande
prospérité des mareyeurs. Avant que l'odeur et le vent n'envahissent notre
ville.
Un seul cageot aurait aujourd'hui largement facilité mon
affaire. Encore que je me voie mal demander une petite demi-livre devant un
seul cageot de grosses langoustines. Une demi-livre de grosses ? Cela fait
trois ou quatre langoustines bien pesées. Pas plus, aurait dit la poissonnière,
devant un seul cageot de grosses langoustines. Tout juste une par personne. Je
ne sais pas combien vous êtes à table mais avec une demi-livre de grosses, vous
n'irez pas loin.
Un seul cageot de grosses ? Il m'aurait fallu alors, devant
la poissonnière et devant les autres, choisir un nombre convenable. Dire par
exemple :
« Donnez-m'en six. »
Puis ajouter de ma poche, parce que la demi-livre aurait été
largement dépassée. Non. Un seul cageot de grosses langoustines n'aurait pas
aujourd'hui facilité mon affaire.
Le plus simple, à mon avis, pour le commissionnaire bénévole
que je suis devenu est l'unique cageot des petites. Deux cageots mitoyens -
petites et moyennes - du jour ou de la nuit : le mareyeur décide, permettent de
panacher, mais alors on y perd au poids. On est tout de suite beaucoup moins
considéré. Il est très mal vu, ici du moins, de panacher pour une demi-livre.
Au lieu de dire seulement :
« En plus du petit dessert au chocolat amer, ramène-moi donc
une demi-livre de langoustines. »
Elle aurait pu préciser.
On dirait qu'elle le fait exprès. Pour m'éprouver.
Et voilà que c'est mon tour, devant les trois cageots de
langoustines aujourd'hui, et que je vais être éprouvé.