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La dernière critique



La lecture de ce livre m'a bouleversée et je n'aurais pu attendre le lendemain pour le terminer, si heureuse de ce printemps et de cette renaissance qui en font le dénouement. La belle écriture de M H Prouteau donne à ce récit son juste sens et sa force. Chaque mot pour dire les maux est "à sa place"; la liaison entre les thèmes abordés est très habile et extrêmement intéressante. Un livre très fort.
Marie-claire, une lectrice de la librairie "Le Bleuet" à Banon (04)
Mains vides (Les)
Borrely Maria

Dans ce court récit, contemporain de ses trois romans publiés chez Gallimard, mais plus de vingt ans après sa mort, Maria Borrély (1890-1963) déploie tout l'art d'une écriture à vif, comme le coeur des hommes, et rugueuse, comme les paysages de Provence. Les mains vides conte la bouleversante histoire d'une fraternité consolidée dans le dépouillement, de trois hommes au chômage qui tentent tout simplement de " s'en sortir ". D'une étonnante modernité, ce texte évite toujours l'écueil de l'émotivité pour atteindre à cette part silencieuse de la tristesse où se développe la grandeur humaine. Ce livre appartient résolument à cette famille de courts chefs-d'oeuvre sur la misère et la solidarité, aux côtés de Sur la route de Jack London, Compagnons de Louis Guilloux et Solitude de la Pitié de Jean Giono.


Format: 12x17
Nombre de pages: 80 pages
ISBN: 978-2-84418-037-7

 

Année de parution : 2003

 

12.00 EUR
disponibilité : Sous 10 jours
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Ils regardent en haut, dans le ciel givré, ce nuage noir d'hirondelles, tirant au sud.

- Tu les vois, dit Chardousse, elles font comme les riches, elles s'en vont.

...

Huit cents mètres en avant de la petite ville, dans l'odeur de l'essence, ronfle le cylindre... Bonavita et Joseph abordent le contre-maître.

- Voyez, je vous dis la vérité vraie. C'est à peine huit heures mais depuis ce matin déjà, au moins vingt chômeurs, je dis vingt, se sont présentés comme vous à l'embauche.

D'un bond Chardousse se jette au milieu de la route.

Il faut se battre contre le destin.

- Allons, les amis, Courage !

Lentement se dressent Joseph, Bonavita et Bosset.

- La question c'est de marcher.

- Filer, tout est là, dit Chardousse, qui trébuche.

- Filer, s'ôter de devant !

- Quitter la zone de chômage !

Les bornes défilent. On taille des kilomètres. De nouveaux horizons s'élargissent... Avec seulement de l'eau crue au ventre... Marchons !

A la fin Joseph s'envoie dans le talus, ses oreilles s'alourdissent, son poing tremble. Ruisselant de sueur, il s'affaisse à demi dans l'herbe. Quasi il ne sait plus si c'est le jour ou la nuit.

L'homme ramasse son courage.

C'est rien, ça passe... un peu pâli seulement...

Il se jette dans le chemin.

- En route !

A l'hospice, où l'on passe la nuit avec un billet de logement Joseph veille sur la paillasse.

 

Joseph se souvient... Torse nu, il se décrasse de sa suie, dehors, au beau matin, dans la barrique pleine d'eau où il enfonce l'or de sa tignasse. Du haut de la côte, tu domines le taillis feuillu, que le vent agite. Humide, l'air sent la terre fraîche, le poirier fleuri. La joie l'inonde, à pleines vagues. Sous le rocher qui l'abrite, la vieille maison. Derrière le lavoir, la jouvencelle le guette, fraîche comme le muguet des bois !

Trois heures sonnent à l'hospice. Joseph veille, garde sa joue dans la main.

 

On mange le pain de l'hôpital. Bonavita coupe le sien à si grands coups de mâchoire... qu'il s'étrangle.

 

Sous le ciel bas, entre ses montagnes noires de frimas, la petite ville, engourdie à cette heure matinale. Dans cette maison où l'on entre dès le plus bas escalier, une odeur de sauce. Les hommes palpent cette odeur.

En l'absence de l'entrepreneur, sa femme reçoit les forgerons. Le sommeil alourdit ses yeux.

- Mon mari est au chantier. Allez le voir. Ça se pourrait qu'il puisse vous embaucher, dit la femme en traînant la voix.

Assise derrière un bon poêle, elle examine les chômeurs l'un après l'autre, des pieds à la tête. Puis elle vient gratter son feu, tourner la sauce qui sent bon.

- Combien le salaire ? dit Joseph qui passe sa main dans sa toison d'or, regarde le poêlon, dévore l'odeur de la sauce.

- La journée de dix heures, huit francs. A ce prix nous avons des Polonais tant que nous voulons.

Elle vient d'essuyer du coude la suée de la vitre et leur montre du doigt le pont sur la rivière.

 

Deux ouvriers lancent des pierres dans un tombereau vide. Sourdement sonne chaque pierre.

... Contre la digue une douzaine d'hommes emplissent un gabion de treillis. L'entrepreneur est là qui surveille. Une épaisse odeur d'eau de vie le précède.

- Salut ! dit Joseph.

- Salut ! A la municipalité on m'a parlé de vous. Si vous voulez c'est entendu. Pas besoin d'apprentissage ni de brevet. Vous n'avez qu'à vous y mettre.

 

Les hommes travaillent dans l'eau jusqu'aux genoux. Six paysans des environs ont des bottes de caoutchouc. Assis sur le rocher déjà Bosset et Bonavita se déchaussent.

Pendant toute cette matinée, Joseph ne voit ni les grands chevaux puissants et patients, ni le patron, ni les camarades.

Il ne voit et ne renifle qu'un plat creux, empli jusqu'au bord de gras-double bouillant, aromatique et rougeâtre. Ce gras-double ne peut lui sortir de la tête. C'est un délire. Et l'homme se sent des dents de fer.

Un corbeau aiguise son bec sur une pierre, avise un paquet de hardes pourrissantes gonflées d'eau qui ballote au bord du courant, le crochète, tire le lambeau d'étoffe. L'on ne voit que le haut du clocher. Les toits masquent l'horloge.

Dans les nuages le soleil ressemble à une assiette. Bonavita marche à travers l'eau, se rapproche un instant de Chardousse, lui parle à voix basse.

- Tu crois que le patron nous avancera la paie de la demie journée à midi ? C'est pas régulier ?

- J'y pense. Joseph aussi y a pensé. Pourquoi pas, si on lui dit qu'on est crevé de faim ?

- Pour nous quatre ça fera seize francs. Peut pas refuser, fait Bonavita, pâle et vide.

- On lui demandera un acompte, de quoi se donner au moins deux kilos de pain et du fromage.

- Quelle heure ? demande Bosset, l'estomac large comme un corridor.

Dans l'eau, Joseph devient blanc tout d'un coup. Un gros frisson s'accroche à son échine.

- Il fait froid, dit-il au camarade près de lui.

- Mais non ! Il fait doux au contraire. Mais toi, camarade, tu es pas bien ? dit le gars puissant, doré.

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