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La dernière critique



Recueil d'une belle communion avec la nature, écriture cristalline comme la première aube de l'humanité, « Je vous écris de mes lointains » de Jean-Pierre Boulic nous emmène dans un superbe voyage de la Parole, par le biais d'une prose admirable.
De ces aubes écrites surgissent des visages (Jean Vuaillat, René-Guy Cadou, Gilles Baudry...) avant que la Vie ne s'invente en petites touches minimalistes : un vieux port, les docks, la rue...
Magnifique !
Nathalie Lescop-Boeswillwald
Qui de nous deux sera l'autre ?
Coatrieux Jean-Louis

Les différences entre ces deux frères, vrais jumeaux selon leurs dires, offrent une vision du monde très complémentaire : l'un rêve de littérature et l'autre de voyages.


Format: 12x17
Nombre de pages: 224
ISBN: 978-2-84418-332-3

16.00 EUR
disponibilité : Sous 0 jours
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Ai-je rêvé, Paul ? La nuit commençait à peine. J'ai cru au tout début entendre des pas. Je reconnaîtrais les tiens entre mille. Puis de nouveau, le silence. J'attendais un mot. Un seul aurait suffi. Ta voix n'aurait pas changé. Un peu voilée sans doute. Je repoussais l'instant d'ouvrir les yeux. Pourquoi, sinon la peur de savoir ?

~~~

Une vingtaine de personnes se tenait là. Immobiles et raides, les regards baissés. Des silhouettes silencieuses, les mains croisées. Un demi-cercle ou ce qui s'en approchait au mieux. Ensemble, adolescents et adultes, dans cet agencement si particulier, ces couleurs grises et noires un peu passées, ils faisaient penser à un tableau de mauvais peintre ou une scène de théâtre au final trop calculé. Un observateur plus attentif voyait qu'il s'agissait de tout autre chose. Les attitudes n'avaient rien d'une pose, les personnages ne jouaient pas un rôle.
Peut-être se rappelaient-ils des moments heureux ou s'inventaient-ils des morceaux d'histoires empruntées à d'autres. Peut-être pensaient-ils à ce village quasi abandonné où ils avaient vécu une enfance assourdie par les bruits de la guerre. Ou bien imaginaient-ils y revenir, en paix avec le monde, avant définitivement de se taire. Personne ne savait ce qui, à cet instant, pouvait les habiter. Figés, serrés ainsi, ils semblaient interdits, des statues de pierre, des traits creusés.
L'image dégageait dans le jour finissant cette puissance d'aimantation des veilleurs du temps, cette évidence d'un passage emportée de l'autre côté de la nuit quand tout le reste n'a plus d'importance. Dans son immobilité, parce qu'il y avait aussi comme une attente, une crainte et, malgré elles, cette image s'approchait d'une invitation cer­tes encore obscure mais primordiale, de celles qui ne sont jamais prononcées ou trop tard. Un homme, mon frère Paul, allait ici être enterré. Nous étions jumeaux. Nous n'avions pas cette fois tiré au sort comme nous l'avions fait si souvent.
La lande n'était pas loin, elle se devinait derrière le mur, courant les collines pour rejoindre les bois sur la droite et s'étalant à gauche vers la plaine. Un voile de brume passagère cachait à l'horizon les tourbières. La terre restait desséchée depuis l'été, elle dormait déjà sous une langue de froid venue de l'Est. Les odeurs familières de l'automne manquaient aux chemins de chênes et de châtaigniers. Les feuilles craquant sous nos pieds avaient disparu sous les vents et les arbres pendaient leurs branches nues dans le ciel, tendant leurs dernières forces comme pour le griffer.
En Novembre, la rivière en contrebas s'écoute couler. Il lui faut un temps clair, d'un bleu léger, presque cristallin quand la lumière devient rasante. De l'église poussiéreuse et son cimetière à double terrasse, il fallait descendre par un sentier étroit pour la rejoindre. Il épousait de ses lacets les lignes de pente puis ouvrait sur une ancienne carrière romaine. Chaque été à notre arrivée et nos grands-parents à peine salués, nous allions y courir. La fontaine, le lavoir et la petite chapelle nous attiraient immanquablement. Les parois verticales sur lesquelles de maigres arbus­tes tentaient de s'attacher nous donnaient une perception confuse de la profondeur de la terre. Des milliers de mains, des générations entières avaient travaillé pour casser, tailler, porter ce granite jusqu'au cœur du village et aux routes tracées après la conquête du territoire.
Il y manquait un amphithéâtre antique pour nous accompagner dans nos rêveries. Des contes du grand-père, il se disait que des revenants hantaient les lieux ou des rebelles appelant haut et fort à l'insurrection. Certains d'entre eux prétendaient échapper aux mauvais esprits par la parole. Ils devaient rôder la nuit dans les parages et qui sait même monter jusqu'au village. Nous imaginions des masques lourds, des rituels, des envoûtements. Dans leurs souffles, des malédictions capables de soulever les morts des tombes et d'engloutir à leur place des vivants. Les noms, quand nous lui posions la question, mon frère ou moi, importaient peu, disait-il. Chacun de nous, en l'écoutant, sentait l'odeur des braises incendiant presque la maison. Nous reculions du feu paisible de la cheminée en brûlant. Seul le pardon du dernier Dimanche du mois d'Août faisait, paraît-il, fuir ces fantômes.
Ces contes étranges que le grand-père semblait tirer de sa poche aussi facilement que son tabac à rouler nous ont poursuivis et encore aujourd'hui, maintenant, debout, dans cette lumière creuse du soir, j'entends les cris de mon frère dans le noir comme il devait entendre les miens. Notre vie s'est dégagée là de tout ordinaire. Les histoires du grand-père, heureuses ou sombres, qu'il émiettait devant nous, nous engageaient dans un dialogue avec l'inconnu. Nous avions dix ans, douze peut-être. Que pouvions-nous en attendre sinon l'éclatement du monde immobile dans lequel nous nous trouvions. Il ne parlait pas dans le vide, il le dessinait et, sans que nous puissions comprendre pourquoi, les pièces élémentaires ainsi crayonnées ne s'assemblaient jamais tout à fait. Seuls les livres, beaucoup plus tard, sauraient nous les raconter en glissant sur le temps pour y reprendre vie.
Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande. Tant de choses ont été dites et écrites sur le sujet que nos parents avaient dû s'inquiéter même s'ils ne l'ont jamais clairement avoué. La preuve sous leurs yeux de l'enfant double, traits pour traits et de la tête aux pieds, deux êtres parfaitement identiques, était-ce un événement heureux ou malheureux ? Ces questions du même et de l'autre, du singu­lier et de la différence, de l'identité, ont pesé sur nos premières années. Nous les avons entendus ces commentaires acidulés, indulgents ou dubitatifs des voisins sur le « comment faites-vous pour les reconnaître », « est-ce qu'ils ne seront pas trop fragiles », « ça me met un peu mal à l'aise des enfants pareils », « ils sont si beaux », « quelle curiosité ! ».
Le sujet s'avérait inépuisable pour le village. Notre mère se refusait à toute réplique désagréable et préférait en souriant passer son chemin, elle n'était pas plus que nous coupable de rien. Nous ne portions aucune trace de honte, aucun mauvais secret qu'il aurait fallu cacher. Bien au contraire, le mot « jumeaux » multipliait les ombres, les émotions et les rêves, les faisait aller et venir, il renseignait sur l'humanité et en la dépassant nous dépassait nous aussi. Elle ne nous appelait pourtant jamais ainsi quand nous avions une visite. Nous étions pour elle, Paul et René. Certes, les doutes, les ambiguïtés, les incertitudes, les incompréhensions allaient se confondre avec notre vie et parfois, souvent même, se vivre sur un mode souterrain qui nous ferait vivre plus que nous aurions seuls vécu.
De notre petite enfance, celle qui suit immédiatement l'apprentissage du corps et du langage, nous avions gardé des regards étonnés quand les gens nous croisaient. Pendant longtemps, en effet, nous n'avons pas eu conscience de notre singularité, nous courions ensemble sur un territoire toujours plus grand, nous jouions avec les autres comme tous les gamins de notre âge. Les jumeaux étaient rares dans les albums pour enfants. Des orphelins malicieux, des sorcières aux rires maléfiques, des lits gentiment moelleux, des animaux perdus et retrouvés, des vilains et des héros, ça oui. À vrai dire, nous adorions ces livres de dessins presque animés avec ces grands blancs autour qui invitaient au départ pour un voyage à remplir et à écrire d'une autre manière. Mais nous nous en sentions exclus, nous n'y figurions pas mon frère et moi.
Nous grandissions dans cette complète identité d'apparence, de goût, de comportement, de caractère même, en oubliant cette fascination qui avait bercé notre enfance. Rien ne nous divisait et rien non plus ne nous distinguait dans cet appétit à découvrir les autres. Nous avions gardé cette chaleur ancienne d'une matrice partagée, de nos mains serrées en allant la première fois à l'école. Nos parents se gardaient bien d'afficher une préférence pour l'un ou pour l'autre, ils nous ont toujours pensé différents et nous encourageaient à l'indépendance, de nos choix de lectures à nos vêtements, dans nos amitiés et nos colères adolescentes. Notre rivalité, s'il y en avait une, se portait sur un seul objet, la connaissance du monde. Nous savions aussi depuis longtemps qu'il faudrait un jour nous éloigner, nous détacher, que chacun devienne un en somme.
Pas comme ça, aujourd'hui, pas si tôt, pas cette fin brutale, pas avec cette culpabilité maintenant de rester seul. Dans un tel silence. Je n'ai pas voulu le voir mort, c'était pour moi inacceptable. Je me moquais hier encore de celui qui sautait à pieds joints dans les équations et les espaces les plus improbables, l'aventurier qui prenait tous les ris­ques en fonçant tête baissée sur tous les projets possibles simplement pour bousculer un peu plus la vie avec cette rage quelque part de mieux s'aimer. Nous étions depuis l'âge adulte sur des rives opposées, les sciences et la littérature que nous avions tant voulues l'un et l'autre rejoindre dans l'adolescence. Il écrivait autant que moi, et sans doute plus, des articles dans un anglais abscons, il y jetait ses forces jusqu'à en oublier le temps et le sien en particulier.
J'étais là sous ce ciel bleu pâle. Sans être là vraiment. À m'interroger sur ce que nous appelons le réel et l'imaginaire. Sur notre cohabitation première, involontaire puis intensément voulue. Cette double identité dont nous nous étions habillés et qui nous tenait au chaud lui et moi. Ces bonheurs à l'état pur, intenses, nous avaient traversés comme des cadeaux de l'existence. Et je ne voulais pas croire à son dernier voyage, je lui refusais de seulement me concéder un sourire de loin. J'avais cette certitude chevillée au corps qu'il serait avec moi demain et tous les autres jours, qu'il se lèverait pour me serrer les mains et sortir mes livres de son cartable noir, celui qu'il portait toujours en bandoulière. Paul m'avait promis de vivre encore. C'était hier. Ou peut-être avant.

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